02.05.2009

Paul Carpita, cinéaste franc-tireur

Paul Carpita, cinéaste franc-tireur : entretiens avec Pascal Tessaud

Editions l’Echappée, 2009, 158 p., 15 euros

« De toute manière, je ne me suis jamais considéré comme un cinéaste, je resterais toujours un instituteur des quartiers nord, fils d’un docker et d’une poissonnière de Marseille qui aime passionnément le cinéma ». C’est ainsi, avec une modestie caractéristique des personnes issues de milieux populaires, que Paul Carpita conclue son témoignage dans ce livre-entretien que lui consacre Pascal Tessaud.  Et pourtant, Carpita n’est pas qu’un simple « cinéaste du dimanche » comme l’ont cru trop rapidement les « professionnels de la profession » de naguère. Il est au contraire un cinéaste de premier plan, avant-gardiste, moderne, incontournable – appelez-le comme vous voulez – mais aussi… oublié.

Et pourtant, son Rendez-vous des quais (1955) est assurément, comme le souligne Jean-Pierre Thorn dans la postface, « le maillon manquant du cinéma français », le trait d’union entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard.

Il est surtout le seul représentant d’un hypothétique néoréalisme à la française, mort-né, tué dans l’œuf par la censure. Censure de l’Etat français d’une part,  empêtré dans ses guerres coloniales, censure du PC ensuite qui vote les plein pouvoir à Guy Mollet en 1956 et tente d’étouffer les divisions, censure des historiens du cinéma enfin, et plus largement de nos élites cinéphiles. Et tout ça pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le dit Pascal Tessaud avec un brin de colère, « on a voulu faire taire l’expression artistique la plus digne et la plus inspirée issue de la classe ouvrière ».

Voilà, ce petit livre rouge, édité par les dynamiques éditions L’Echappée, outre sa qualité de témoignage historique, est aussi et surtout une manière de manuel pour cinéastes francs-tireurs, un outil salutaire pour tous ceux, notamment parmi les jeunes issus de milieux populaires, qui voudraient reprendre le flambeau et témoigner coûte que coûte de leur vécu. Une nécessité toujours d’actualité, comme le constate Pascal Tessaud, réalisateur du remarqué Slam, ce qui nous brûle (2007) : « Car les questions que tu te posais dès la fin de la guerre, livrée ici spontanément, sans autocensure, sont inexorablement les mêmes que celles que la jeune génération doit se poser pour être toujours en éveil, en résistance, au cœur du monde, non pas à côté ni au-dessus ». Et quel plus bel hommage que de confier la préface à Ken Loach, cet autre cinéaste résistant qui a su, plus qu’aucun autre, filmer avec justesse la classe ouvrière. Loach qui écrit : « Depuis l’interdiction de son œuvre, Paul Carpita a mené une vie modeste. Preuve ultime, si nécessaire, de son intégrité. Il est temps que nous le reconnaissions enfin comme un héros ».

R.D.

Lire aussi mon article Le Rendez-vous des quais « oublié » par l’histoire.

>>> 3 questions à Pascal Tessaud :

Publier aujourd’hui un témoignage comme Paul Carpita, cinéaste franc-tireur relève-t-il, pour toi, d’un acte politique ? Et si oui, quel est son but ?

J’avais envie de faire ce livre avec Paul Carpita pour réhabiliter l’importance de son œuvre dans l’Histoire du cinéma français. Carpita est notre Rossellini ou De Sica à nous et personne ne le sait ou s’en soucie. La preuve, il a 86 ans et aucun ouvrage à échelle nationale n’avait été publié sur lui, un véritable scandale ! La France est un pays de l’écrit mais aussi de l’oubli, donc écrire un livre publié en librairie, c’est replacer Carpita à l’endroit même où on l’a repoussé, rejeté, exclu. Il y a une histoire nationale officielle qui écrase tout, qui impose des suprématies, des dogmes et des mythes sur des cadavres. Mon travail est politique car il repositionne l’œuvre bien vivante de Carpita dans un mouvement artistique mondial, qui part de Jean Renoir, arrive en Italie avec le néoréalisme et se prolonge avec les films réalistes anglais de Ken Loach, Alan Clarke, en passant par Stephen Frears, Peter Watkins ou Mike Leigh. Le contexte franco-français m’ennuie. C’est un circuit d’une pensée fermée, autiste et autocentrée. Il était important que Ken Loach fasse la préface, non pas pour le prestige mais pour sortir Paul Carpita de son image marginale d’amateur, de provincial naïf, de mec isolé face à l’intelligentsia et aux cercles parisiens. Le pot de terre contre le pot de fer. Une des figures de la Nouvelle Vague m’a même répondu que le cinéma de Carpita était bolchévique ! Nul n’est prophète en son pays…La France crève de ce centralisme intellectuel, cloisonné, snob, coupé du monde prolétaire et désormais sous-prolétaire. Lorsque l’on voit le revirement réactionnaire de certains soi-disant « gauchistes » de Mai 68 (Glucksmann, Finkielkraut et consorts) après les plus grosses émeutes de substrat prolétarien en 2005 dans nos périphéries, on comprend que la fracture est béante et que la mise en quarantaine de Paul Carpita par « les professionnels de la profession » provient avant tout, outre la culpabilité coloniale de la gauche sur l’Algérie, d’un mépris profond de l’élite sur la pensée et l’art émanant de milieu pauvre.

Ces gauchistes petits bourgeois de mai 68 qui crachaient sur le PCF, crachaient également sur la mémoire ouvrière de la résistance, sur une population « inculte » qui vivait à la périphérie des codes, des bons goûts de la Capitale et du « capital culturel » comme le disait Bourdieu. Carpita n’a pas été aidé, défendu et soutenu à cause de cela, car il était l’un des seuls cinéastes français de l’époque à venir du peuple. Et dans la mentalité typiquement aristocratique (la noblesse d’état), cet homme était à abattre ou à effacer. Que ce soient les professionnels du cinéma, la droite, la gauche au gouvernement pendant les révoltes algériennes ou la Nouvelle Vague, tout le monde avait de bonnes raisons d’étouffer cette vision néoréaliste en France, révolutionnaire dans la manière de filmer le peuple de l’intérieur, la rue et dans la manière de montrer une solidarité ouvrière contre le colonialisme. Les communistes de la résistance (FTP) avaient pourtant des cousins en Italie, les cinéastes néoréalistes anti-mussoliniens avaient tous leurs cartes au PCI et ont voulu révolutionner le cinéma italien collectivement. Paul Carpita, lui était seul, isolé à Marseille. Trop avant-gardiste. Ce livre ouvre des perspectives intéressantes car il permet au public de découvrir des racines inconnues d’un cinéma politique en France. Ce livre, je l’espère, sera lu par la nouvelle génération qui veut filmer le monde à hauteur d’homme. Carpita est un passeur, il a introduit la philosophie du néoréalisme italien dans la culture française. Il a subi une censure douloureuse de 35 ans, mais au final, la réhabilitation de son œuvre est une victoire pour lui et pour tous ceux qui voudront poursuivre sa recherche.

Tes films, Noctambules (cm, 2003), L’été de Noura (cm, 2005), Faciès (cm, 2008) ou Slam, ce qui nous brûle (doc., 2007) évoquent tous la réalité de la vie en banlieue. Que penses-tu d’abord de l’image des jeunes-de-banlieue véhiculée par les médias français (télé & ciné) ?  Et, ensuite, comment en tant que cinéaste essayes-tu de te singulariser par rapport à ces questions de représentation ?

Je ne cherche pas à « évoquer la réalité de la vie en banlieue », c’est pour moi un concept totalement extérieur et touriste. Je poursuis la démarche qu’ont eue Carpita, Pasolini, Loach, Satyajit Ray ou Scorsese. Partir de son expérience personnelle, familiale. Partir de l’intime, de son appartenance à un milieu, à une classe sociale, à un quartier, à une population. Il s’avère que je viens d’un milieu ouvrier, mes quatre grands parents ont travaillé à l’usine. J’ai grandi en HLM en banlieue, soit. Mais ce n’est pas pour faire branché ou pour « dénoncer » des choses que je filme à la périphérie de Paris, mais parce ça m’est nécessaire, j’y ai vécu plus de 25 ans, c’est cet environnement multiculturel qui a fondé ma manière de voir le monde, la conscience de ne pas être du bon côté de la barrière, malgré le fait que je sois blanc. Je ne cherche pas le sensationnalisme sur la banlieue, ce qui attise la peur bourgeoise de la violence etc. La banlieue est devenue un produit marketing. La bourgeoisie blanche s’est accaparée ce produit : Skyrock, Luc Besson, Kourtrajmé, TF1 se font du blé sur la banlieue. Moi quand je vois toutes ces images caricaturales, j’ai l’impression de ne jamais y avoir mis les pieds en banlieue ! Et c’est pareil pour tous mes ami(e)s banlieusard(e)s, on est nombreux à penser cela. Il faut donc se réapproprier nos propres images, sans se plaindre du dégât causé ni de l’inertie générale, sinon on est dépossédé de sa propre identité. Filmer le quotidien, l’intime, le personnel contre les images policières et racoleuses. On peut faire des milliers de films dans un contexte social ouvrier, banlieusard. Faire des films oniriques, poétiques, des comédies, des thrillers, des films sociaux etc. Le champ est vaste et inexploré. Pour moi le modèle après Paul Carpita reste Mehdi Charef avec Le Thé au harem d’Archimède (1984). C’est un chef d’œuvre totalement sous-estimé dans le cinéma français, l’équivalent d’un Beautiful laundrette de Stephen Frears en Angleterre ou d’un Mean streets de Scorsese aux USA. C’est un cinéma porté sur l’humain, sur le lien, qui ne frime pas, évite le sensationnalisme et touche au coeur. Le cinéma qui me parle, c’est celui qui réussit à faire combiner une expression très personnelle, intime d’un réalisateur à une appartenance au monde, au collectif. Carpita, De Sica, Fellini, Scorsese, Pasolini, Loach, Kechiche. Malheureusement, il est très rare en France de voir émerger des nouveaux films ancrés affectivement  dans ces espaces sociaux. Combien de réalisateurs émergent de l’autre côté du périphérique ? Les statistiques sont catastrophiques.

Je sais que tu fondes beaucoup d’espoir sur la jeune génération d’artistes issus de milieux populaires (musiciens, écrivains, cinéastes, acteurs, etc.). Peux-tu nous parler de quelques-uns de tes récents coups de cœur ?

Il y a énormément de talents qui émergent loin du sérail, loin des salons parisiens. Aux Etats-Unis, c’est ce que l’on appelle le Contre-Culture et cette contre-culture là est repérée, soutenue, publiée, produite, diffusée depuis des décennies : de la Beat Generation en passant par le Spoken Word, de Jimi Hendrix à Public Enemy en passant par le nouvel Hollywood des années 70, toute une culture de contestation s’est emparée là-bas de la presse, des campus universitaires, des radios puis des télés même si comme le dit Gil Scott Heron « the revolution will not be televised » ! Cette présence multiculturelle et rageuse d’une culture ancrée dans la vie s’est imposée et véhicule une conscience populaire contre une culture élitiste et une consommation de masse. La France a 50 ans de retard ! Le talent est là pourtant: le hip hop français underground : Casey, La Rumeur, Medine est bien vivant, d’autres explorent les associations musicales live : Rocé, Oxmo Puccino, Bams, D2Kabal, Apkass, le collectif de slameurs Chant d’encre, Coffee Milk and sugar dans la lignée des Roots redonnent aux mots poétiques et à la conscience politique un second souffle après les années 90 (Fabe, Iam, Assassin, NTM). Le mouvement slam, très injustement décrié par les rappeurs comme une mode de gentils garçons, a su faire émerger une nouvelle culture libre, une nouvelle génération qui en a marre du bling bling, du déni de la langue poétique et des cases bipolaires typiquement françaises. Le mouvement slam fait émerger une nouvelle voix qui se déculpabilise, s’affirme, écrit et se raconte sur ce que l’on vit et ressent, sans enjeu financier ou médiatique. Ce retour à l’oralité et à l’échange direct et horizontal aux autres est une révolution en France. Ça crée des émulsions, décomplexe notre rapport à la littérature, aux mots, à notre rapport à ce qui est sacralisé : Quoi de nouveau après Brel, Ferré, Brassens, Barbara, Gainsbourg ? L’art français est-il mort ? Je crois que le slam est une vraie lame de fond qui va insuffler un renouveau dans tous les champs de la création : Par exemple des slameurs se mettent à écrire des romans très intéressants, Edgar Sekloka vient de sortir un roman passionnant Coffee dans la collection eXprim’ qui a sorti des livres d’Insa Sané (autre ex rappeur, slameur) Sarcelles-Dakar. Julien Delmaire, autre slameur, écrit des recueils de poésie magnifique « Nègres » par exemple avec une belle radicalité. D’autres livres vont arriver. Alors ok ce mouvement là n’est pas grand public, ne va pas vendre. Mais ce qui compte c’est que cette génération prenne conscience de son potentiel, expérimente et continue à faire, à créer, à concrétiser leur art pour se réapproprier ses mots, ses sons et ses images. Combler le vide malgré la surproduction d’inepties insipides du « Centre ». Ce que Pasolini appelait « le Palais ».

Je vois émerger de grands talents dans le nouveau cinéma. Des personnes qui grâce à la vidéo, l’enseignement universitaire et les subventions publiques parviennent petit à petit à produire des films nouveaux (courts métrages, documentaires et longs). La liste est longue ! Alain Gomis (L’Afrance, Andalucia), Bania Medjbar, Jérôme Maldhé, Brahim Fritah, Jacky Ido Nassim Amaouche, Atisso Medessou, etc et bien d’autres encore ! Des associations, des festivals, des collectifs et des fédérations émergent. A un moment donné, le cinéma français va devoir s’ouvrir pour que ces voix là s’expriment. Toutes ces personnes ont grandi en banlieue, ont étudié le cinéma avec passion. Ils amènent une autre subjectivité sur notre société et j’espère sincèrement qu’il n’y aura pas un quota infime et dérisoire de ces gens qui émergeront dans le long métrage à long terme. Malheureusement l’industrie du cinéma, qui suit les aléas de la crise économique, voudra de moins en moins de ces films et plus de Taxi 5. Il faut se battre pour que cela change sans perdre ses convictions. J’ose espérer que le succès mérité d’Abdelatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le mulet) ne sera pas l’arbre qui cache la forêt et que d’autres films pourront exister dans son sillon. Par ailleurs, des acteurs explosent : Jacky Ido joue dans le dernier Tarantino (Unglorious basterds), plein de comédiens talentueux comme Reda Kateb vont faire parler d’eux dans le dernier Audiard (Un prophète). Il faut maintenant laisser s’exprimer une nouvelle génération de créateurs en phase avec notre monde pour construire un nouvel imaginaire sur les ruines des modèles déchus. Les enfants de Paul Carpita s’activent dans l’ombre pour briser les murs !

Propos recueillis par Régis Dubois (par mail) le 29 avril 2009

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