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Caricatural

Certes, il faut toujours manier avec précaution les désignations englobantes. Cependant, face au nouveau pic d'islamophobie constaté ces dernières semaines force est de constater que la machine médiatique française fonctionne comme un bel ensemble parfaitement huilé. Ne nous voilons pas la face : cette hystérie a un sens; elle est moins affaire d'opportunisme médiatique que de réverbération. A l'échelle de l'histoire, l'affaire médiatico-politique déclenchée autour des caricatures publiées ce mois de septembre par "Charlie Hebdo" n'est qu'un épisode de plus. Celui-ci témoigne toutefois de l'existence d'une sphère socioculturelle structurée par des représentations - mais aussi des institutions - caractérisées par leur dimension communautaire occidentale, blanche, masculine, hétérosexuelle, à l'exclusion des "Autres".

 

La société française est depuis très longtemps travaillée par des formes plus ou moins élaborées de racisme. L'importance de cette imprégnation est proportionnelle à la profondeur du déni d'histoire sur lequel s'est fondé le consensus républicain. Plus que jamais, et depuis 30 ans, ce consensus est ébranlé par l'émergence de revendications socio-politiques portées par des catégories de la population que le pouvoir dominant n'attendait pas sur le terrain civique. Nous ne reviendrons pas ici sur l'importance de cette histoire-là. On pourra, entre autres nombreuses lectures soigneusement argumentées et documentées, se reporter au travail de l'intellectuel et activiste tunisien Sadri Khiari 

 

Pierre Tevanian analyse avec pertinence la façon dont la gauche s'est trouvée "affectée" par l'affaire du "voile islamique à l'école". Il affirme ainsi :

 

« De ce point de vue, même si « le voile à l’école » est un faux problème, construit politiquement et médiatiquement, on peut dire qu’il a contribué, indirectement, à poser de vraies questions, parmi lesquelles les plus sensibles sont sans doute celles qui concernent le rapport de la gauche française aux franges des classes populaires issues de l’immigration post-coloniale. Pour reprendre une formule courante à gauche, le voile a assurément contribué à voiler les vrais problèmes que sont le démantèlement des services publics et de l’État providence, le chômage structurel et la précarisation généralisée, mais il a aussi dévoilé un autre vrai problème, jusqu’alors refoulé, ou relégué au rang de front secondaire : l’enracinement du racisme post-colonial en France, un racisme systémique qui traverse toutes les classes sociales et toutes les forces politiques, même les plus « progressistes » ou « révolutionnaires » . »

 

Il ne s'agit donc pas pour nous dans ce billet de reformuler des analyses déjà développées par ailleurs, mais de revenir concrètement sur les images autour desquelles s'élaborent les représentations socio-médiatiques de ce que nous considérons sans hésitation comme du racisme pur et simple, et pour lequel le terme « islamophobie » nous semble encore trop faible tant il est question ici de violences réelles autant que symboliques, de haine systématique autant que systémique à l'encontre de certaines catégories de la population française.

 

 

L'affaire du « foulard islamique »

 

La construction du discours sur l'Autre arabo-musulman est apparue dans sa forme médiatique actuelle avec l' « affaire du foulard islamique ». L'extrait suivant du Journal télévisé de 20h d'Antenne 2 (5 octobre 1989) est révélateur des dispositifs alors conçus pour mettre en scène une prétendue altérité pourtant constitutive de la communauté nationale.

On retrouve dans la présentation d'Hervé Claude la technique dont s'inspire, au fond, Charlie Hebdo, lorsque l'hebdomadaire revendique, au nom de la liberté d'expression, le droit de caricaturer aussi bien le Catholicisme que l'Islam. L'argument de la liberté d'expression est abondamment repris par celles et ceux qui considèrent que ces caricatures ne sont pas plus insultantes que celles visant Jésus-Christ publiées dans ce même journal. Nous sommes en France, c'est-à-dire non pas dans un pays laïque et démocratique, mais dans le pays qui revendique la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen, dans le pays qui se conçoit comme étant à l'origine de la conception moderne de la laïcité. Ainsi, lorsque Hervé Claude entame la présentation de « l'affaire du foulard islamique », il ne manque pas de situer les protagonistes. De façon faussement objective, il interroge : « faut-il avoir peur des croyants ? […] au moment où resurgissent au grand jour toutes les religions. » Bien entendu, l'exemple retenu sera précisément la religion musulmane, réduite en l'occurrence à la polémique autour du « foulard », suggérant que derrière cet épiphénomène se dissimulerait une menace diffuse à l'encontre de la laïcité. De la même façon, Charlie Hebdo revendique la liberté de critiquer toutes les religions, et comme par hasard s'attache pour ce faire plus particulièrement à attaquer la religion musulmane.

 

Cette « technique », dont on a vu par ailleurs qu'elle était abondamment pratiquée par le Front National dans sa façon d'inverser les rôles entre bourreaux et victimes (le fameux « racisme anti-Blanc », ou la dénonciation de la « paranoïa victimaire » des juifs et des musulmans), s'inscrit dans une négation de l'inégalité des rapports de pouvoir et de domination. Ainsi devrait-on faire la leçon aux musulmans qui, décidément, ne connaissent rien à la liberté d'expression. Pourquoi seraient-ils heurtés par de simples caricatures si ce n'est que dans « leurs » pays, dans « leur » culture, les bienfaits de la « laïcité » et de la « liberté d'expression » n'ont pas encore pénétré ? A l'appui du droit de Charlie Hebdo à caricaturer le Prophète Mohamed, on voit en particulier fleurir les commentaires qui nient le caractère raciste et islamophobe de ces dessins. Ainsi, les musulmans seraient-ils des « êtres humains comme les autres », enjoints d'accepter d'être « traités aussi mal que les Blancs le sont ». On connaît ce genre de discours pour l'avoir vu accompagner en Israël la politique raciste d'un état dominé par ses courants politiques les plus xénophobes. Cette manière de nier la singularité des divers processus de domination et de vouloir rassembler dans une même internationale des opprimés le musulman et le Blanc insulté de « sale Blanc » par ses voisins basanés témoigne d'une certaine tendance à transformer les phénomènes politiques et sociaux en événements purement abstraits (aux conséquences concrètes bien réelles), dans la plus pure tradition universaliste républicaine.

La domination se réduirait à un concept judéo-chrétien qui incarnerait l'un des visages du Mal. Dès lors, plus grand mal à confondre dans un même élan menace du Grand Capital et Menace Islamiste, en gommant au passage les dimensions de race et de genre de la domination pour ne conserver que la classe. Il s'agit d'une posture an-historique d'une gravité extrême, car elle conduit dans une impasse déjà expérimentée auparavant, celle des conflits violents et sanglants dont les seules vraies victimes sont toujours-déjà connues. L'appréhension des différences entre les diverses formes de la domination nécessite une contextualisation permanente.

Ainsi, les caricatures publiées par Charlie Hebdo ne peuvent être considérées, indépendamment même de leur contenu et des représentations qu'elles véhiculent (sur lesquelles nous revenons un peu plus loin), comme représentatives de la liberté d'expression « à la française ». Deux niveaux de contextualisation sont ici nécessaires. A moins d'être complètement idiot, il est impossible de nier qu'il existe en France, une stigmatisation systématique exercée à l'encontre des « Arabes » et plus récemment des « musulmans » d'ailleurs la plupart du temps perçus comme des « Arabes » ayant dévoilé leur véritable « nature », tant « musulman » équivaut à « islamiste » (le simple fait de prier dans la rue étant désormais assimilé à un acte d'agression). Dans ce contexte d'islamophobie globalisée (on se reportera à l'affaire récente des publicités racistes diffusées dans les lieux publics à New York et San Francisco) les caricatures de Charlie Hebdo prennent le sens du courant dominant. Imaginons dans la France anti-sémite de Vichy un journal publiant la caricature suivante :

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