10.10.2009

Annexion de la mémoire

 

(ce texte est une version développée et revue du post publié ici-même en septembre dernier. Vous pouvez lire ici la version définitive à paraître en novembre prochain dans le n°73 de la revue 0 de Conduite).

Par Abdelkrim Van Parijs

 

Valse avec Bachir, film d’animation israélien de Ari Folman très favorablement accueilli par la critique (et au festival de Cannes) comme par une partie du public (environ 500 000 entrées France) m'a laissé une drôle d'impression, un quelque chose qui ressemble à de la gêne. Pas de l'ennui, non, et puis c'est sympa d'entendre dans une salle obscure Enola Gay ou This is not a love song, chansons de mes années lycée, quand je fréquentais en veste de tweed mes amis grunge. De la gêne pourquoi? Voilà un film critique à l'égard de la politique d'Israël me dit-on. Un film qui ne se voile pas la face (contrairement aux femmes de l'autre côté du Mur) et qui questionne la culpabilité/responsabilité israélienne dans le massacre de Sabra et Chatila (perpétré par les phalanges chrétiennes dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban en septembre 1982). Et c'est précisément ça qui me pose problème.

 

Le contexte global où nous vivons connaît une représentation médiatique des Palestiniens qui les enferment (comme ça ou autrement…) dans le rôle de fanatiques (Hamas, kamikazes), ou d'enfants voyous immatures (Intifada), d'adultes démissionnaires corrompus (le Fatah) ou plein de bonnes intentions, mais dépassés par les événements (Mahmoud Abbas) - toutes choses qui justifient bien évidemment l'intervention militaire israélienne, le blocus, le Mur, les législations racistes, etc. Dans cette représentation globale des Palestiniens, déterminée surtout en Occident mais aussi dans certains pays arabes - bien que ce soit d'une façon plus perverse - il n'y a pas pour « eux » de possible humanité.

 

 

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C'est ce que raconte Valse avec Bachir, en élaborant une alliance entre un film tourné sur l'entre-soi israélien et un contexte global de réception structuré par une image stéréotypée des Palestiniens. Ici, il est question de la capacité des Israéliens à se questionner ; de leur capacité à montrer qu'ils possèdent la mémoire et l'oubli, qu'ils souffrent d’un sentiment de culpabilité, autrement dit qu’ils ont une éthique, et qu'ils sont humains. A quoi sont donc renvoyés les Palestiniens ? A une meute de chiens enragés bavant et aux yeux injectés de sang, métaphore du sentiment de culpabilité qui ronge chaque nuit le protagoniste du film dans un cauchemar récurrent. Mais aussi à ces images d’archives du massacre de Sabra et Chatila, qui contrastent avec les images de dessin animé qui précèdent. Images brutes, qui cristallisent la capacité du soldat israélien à souffrir de la souffrance de ses victimes, imposant une analogie saisissante avec le récit similaire des Américains au Vietnam. Le coup est double : il inscrit le récit de l’occupation israélienne des territoires occupés et de la colonisation dans le grand récit occidental, et en même temps il confisque la parole aux Palestiniens (Ari Folman a répondu à cette remarque dans Le Nouvel Observateur en disant que les Palestiniens n’avaient qu’à « faire leurs propres films »). Pour une partie du public français, le soldat dont il est question ici est universel, et le traumatisme qu’il subit est le traumatisme universel provoqué par toutes les guerres. Dès lors, en plus des qualités plastiques du film, on reconnaît à Valse avec Bachir le mérite d’établir une « critique universelle » de la guerre. Sauf qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle guerre, ni de n’importe quel soldat, et que le discours universaliste est bien pratique pour éviter de parler des problèmes réels qui ne sont jamais ici ou ailleurs que très spécifiques.

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Autre film plébiscité par la critique, Z32 du réalisateur Avi Mograbi. Celui-ci est bien connu en France du public le plus pointu de l’Art et Essai pour se mettre lui-même en scène dans des sortes de « reportages critiques » sans prétention esthétique mais toujours ironiques et distanciés, façon « chroniqueur impertinent » (mais pas révolutionnaire). On a donc affaire avec lui à un citoyen israélien engagé et peu suspect de sympathie pour la politique de son gouvernement. Dans ce projet particulier, Avi Mograbi aborde de front le témoignage d’un soldat israélien qui dans une opération de représailles a tué deux policiers palestiniens (non sans plaisir avoue-t-il), et qui cherche à obtenir une forme de pardon. Or, et bien qu’il questionne sa propre position, Avi Mograbi se fait l’allié objectif du soldat criminel de guerre. Il ne s’agit pas de désigner la responsabilité d’un individu, mais celle d’un Etat et de sa politique, chose absente du film (comme les Palestiniens eux-mêmes d’ailleurs). Pour démontrer l’absurdité de la guerre, Avi Mograbi a besoin d’un allié, qu’il trouve dans ce soldat : il est d’une certaine manière victime de « quelque chose qui le dépasse ». S’il est une victime, se pose la question du pardon. Mograbi, dans le film, lui pardonne. Peut-être veut-il de cette façon condamner « la politique » qui mène à cette situation. Mais l’empathie progressivement créée au fil du film pour cet authentique criminel de guerre (fût-il exécutant) évacue du même coup la question politique. Un effet renforcé par le choix de Mograbi de se plier à la volonté du soldat de conserver l’anonymat : il invente ainsi de recouvrir le visage des protagonistes d’un masque figé en image de synthèse. Ce procédé renvoie dès lors à une sorte d’abstraction humaniste (la dimension universelle de l’horreur de la guerre), tout en facilitant l’identification du spectateur avec celui qui souffre de son crime.

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Valse avec Bachir et Z32, tout en étant des films très différents (et je ne cacherai pas la sympathie que m’inspire plutôt le travail de Mograbi) pourraient ainsi trouver le terrain d’entente suivant : « Eux » (les Palestiniens), ne sont pas vraiment des êtres humains, puisqu’ils ne sont pas capables d'humanité comme nous (les Israéliens) le sommes en dépit de nos crimes, car nous agissons ainsi contraints et forcés, et c'est cela qui nous est insupportable, car au fond, nous ne sommes peut-être pas ainsi, nous avons la conscience critique de ce que nous faisons… Ce discours aboutissant in fine au spectacle insensé « d’Israéliens se pardonnant entre eux tout le mal qu’ils font aux Palestiniens » (pour reprendre la phrase de Françoise Feugas).

 

En France, où le conflit israélo-palestinien a d’importantes résonances parmi les jeunes Français maghrébins (ils peuvent s’y identifier car eux aussi sont dans des « territoires occupés » ou de l’autre côté du « mur » - il n’est qu’à voir la forme des déploiements de police pour s’en convaincre) il me semble important d’interroger l’adhésion sans condition à ces deux films, fortement relayés par nos réseaux. A force d’accorder la primauté à la surface « artistique » et « créative » des films, peut-être qu’on finit par en oublier l’essentiel ?

11.09.2009

J'ai tué ma mère

Simplement pour dire que J'ai tué ma mère, le film du très jeune Xavier Dolan, d'un formalisme déroutant voire énervant au premier abord, finit par convaincre, tant par le jeu du comédien principal (Xavier Dolan lui-même - à force d'y croire il finit par nous embarquer dans son trip) que par la façon dont il traite le sujet délicat du rapport conflictuel entre une mère et son fils unique ado énervé et gay.

 

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Une seule question reste en suspens : Xavier, comment tu as fait pour trouver un beau mec aussi beau mec dans ton lycée, et pour en trouver un autre encore plus beau mec dans l'internat où t'envoie tes parents (François Arnaud) ? Je n'ai jamais vu un truc pareil de toute ma scolarité.

Ca va peut-être me réconcilier avec le cinéma québécois. Enfin, pas d'un coup quand même.

08.09.2009

Le temps qu'il reste

TA29_couv.jpgDans son numéro 29 Tausend Augen avait consacré un important dossier au cinéma palestinien-israélien (Eyal Sivan, Michel Khleifi, Simone Bitton, Elia Suleiman, Ram Loewy,...). A l'époque, Elia Suleiman avait eu l'honneur de la couverture, avec une image tirée de son film Intervention divine, et Jean-Marc Genuite lui avait consacré une belle étude.


Or, depuis quelques années, et notamment grâce au travail remarquable d'une distributrice, Sophie Dulac, le public français découvre de nombreux films israéliens ancrés dans la réalité quotidienne, tenant souvent la "présence" palestinienne à bonne distance, voire l'esquivant complètement. Films de la normalité nationale qui ne vont pas sans susciter un certain malaise dans le contexte actuel...Certains toutefois tentent le rapprochement (comme le sympathique mais criticable La visite de la fanfare) façon Accords d'Oslo. On ne boudera pas notre plaisir, certains de ces films (Mon Trésor, Prendre Femme, Mariage Tardif) nous ont permis d'apprécier l'étendue du talent et surtout de la personnalité de Ronit Elkabetz, juive, israélienne d'ascendance marocaine que j'avais vue pour la première fois au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, et qui nous font regretter encore plus vivement au Maroc la déportation organisée entre le pouvoir royal et le mouvement sioniste international des Marocains Juifs vers la terre d'Israël, ramenant une communauté de plus de 200 000 individus dans les années 50 à moins de 3000 aujourd'hui.
Il n'en reste pas moins que la veine plus politique du cinéma israélien et du cinéma palestinien, qui se trouve marginalisée, recèle d'authentiques réussites, réussites d'autant plus importantes qu'elles assument un propos politique que bien peu osent encore tenir.

Il en va ainsi du nouveau film d'Elia Suleiman, Le temps qu'il reste, injustement passé inaperçu à Cannes, alors que son Intervention divine avait enthousiasmé la Croisette et récolté le Prix du Jury.

Ce n'est pas par hasard, ni que le film est moins bon : c'est avant tout que le contexte n'est plus le même. Avec la disparition d'Arafat, et l'émergence du Hamas comme représentant du peuple palestinien, légitimement porté au pouvoir par la voie des urnes tant vantée par les puissances occidentales, il est devenu impoli d'évoquer le sort des Palestiniens en haussant par trop le ton. Cela est d'autant plus paradoxal que depuis Intervention divine la catastrophe n'a fait qu'empirer. Le Mur et la politique d'apartheid développée par le pouvoir israélien auraient dû soulever une indignation internationale à la mesure de celle constatée pour les attentats suicide touchant des civils innocents.

Ce n'est pas le cas, et pourtant le Palestinien au passeport israélien Elia Suleiman n'y va pas par quatre chemins. On sera bluffés par son talent de monteur dans les deux premières séquences du film, absolument virtuoses et poignantes, mettant en scène l'effacement de l'identité palestinienne derrière l'israélien, rappelant le titre de son premier long métrage, Chronique d'une disparition. Sans verser dans l'égotisme, Elia Suleiman, mêle la chronique familiale, l'histoire de son père et de sa mère (le film s'ouvre sur cette belle dédicace en Arabe : "Ila Dikra Abi wa Oummi") la sienne propre, et l'histoire de la Palestine occupée. Sous des dehors lunaires et contemplatifs (son personnage ne pipe mot, et c'est d'une violence rare, métaphore de la voix que le pouvoir dominant confisque), Elia Suleiman développe un discours sans complaisance, d'une intransigeance qu'il ne faut pas commencer à confondre avec l'intolérance : il y a simplement des choses sur lesquelles il n'y a pas à discuter. Ainsi, on rira notamment lorsque de retour dans la maison de ses parents après un exil à l'étranger Elia Suleiman met en scène un policier israélien dans le rôle de sa femme de ménage...On pleurera aussi, dans ces moments poignants qui évoquent la disparition de ses parents. On se régalera de son talent de metteur en scène et de scénariste, mélange non intellectualisé de Tati, Chaplin, et Bunuel, pour l'ironie mordante et pourtant la foi extrême en la force de l'humain.

Et au bout du compte, en sortant de la salle, c'est la voix de la Palestine qu'on aura entendue. Sans qu'elle ait eu besoin de remuer les lèvres.

31.07.2009

5 perles de la World Cinema Foundation en stream gratuit

On peut lire sur le précieux site de The Auteurs (je vous recommande aussi le blog The Auteurs Daily tenu parDavid Hudson) un mot d'introduction de Scorsese présentant 5 perles du cinéma restaurées par la WCF (World Cinema Foundation) et accessibles en streaming sur le site.

VANGUARD RESTORATION: THE FIRST FILMS OF THE WCF

May - August 2009

I am proud to present this first line-up of films restored with the aid of the World Cinema Foundation. We launched the foundation in 2007 with the goal of restoring and preserving neglected films from around the world. We also understood, very quickly, that we needed to help create awareness of the films, to get them known and seen. That’s why we entered into a partnership with The Auteurs.

The diversity of these pictures reflects the foundation and all it stands for, but it also reflects world cinema itself, and the richness to be found in the lost corners of cinema history.

These films were made at different moments in history, under a variety of circumstances, all across the globe. Each title needed attention and care. I’m glad that the World Cinema Foundation was able to help with their restoration and preservation. Each and every title is precious to me, and my hope is that a viewing on this website will lead you to seek out screenings of these pictures or perhaps DVDs as they appear. They don’t deserve to be kept a secret. They deserve to be known.

-Martin Scorsese

Le voyage de la hyène [Touki Bouki](Djibril Diop Mambéty, Sénégal - 1973)

Un été sans eau [Susuz Yaz] (Metin Erksan, Turquie - 1964)

Transes (Ahamed El Maanouni, France/Maroc - 1981)

La servante [Hanyo] (Kim Ki-youg, Corée du Sud - 1960)




15.07.2009

Iran, Lelouch avait mis le paquet...

Une antenne - zoom - un chameau. Des hommes en formation rappelant celles de Busby Berkeley. Caviar. Diamants. Le quotidien de la vie. Le Shah montant à cheval. Des étudiants à l'université. beau montage, recherche de l'effet à tout prix. Images en plongées, prises d'avion. "Iran" de Claude Lelouch (18min, 1971) est un film de propagande. Fabuleux par certains aspects, propagande en partie enivrante et donc un film d'autant plus redoutable. 18 minutes méprisables, conçues comme cadeau à Farah Diba. [via Cargo-Film , comme souvent]

Le film existe en bonne qualité sur Internet Archive (ici, mais que je ne peux techniquement pas présenter sur le blog) et en mauvaise sur Youtube :


23.02.2009

Valse avec Bachir, retour

Valse avec Bachir, film israélien de Ari Folman très favorablement accueilli par la critique (et au festival de Cannes) m'a laissé une drôle d'impression, un quelque chose qui ressemble à de la gêne. Pas de l'ennui, non, et puis c'est toujours sympa (et excitant) d'entendre dans une salle obscure "Enola Gay" ou "This is not a love song", chanson de mes années lycée, quand je fréquentais en veste de tweed mes amis grunge.
De la gêne pourquoi? Voilà un film critique à l'égard de la politique d'Israël me dit-on. Un film qui ne se VOILE pas la face (contrairement à ceux de l'autre côté) et qui questionne la culpabilité/responsabilité israélienne dans le massacre de Sabra et Chatila. Et c'est précisément ça qui me pose problème. Nous vivons dans un contexte global où la représentation médiatique des palestiniens les enferment (comme ça ou autrement...) dans le rôle de fanatiques (Hamas, kamikazes), ou d'enfants immatures (Intifada), d'adultes démissionnaires corrompus (le Fatah) ou plein de bonnes intentions, mais dépassés par les événements (Mahmoud Abbas) - toutes choses qui justifient bien évidemment l'intervention militaire israélienne, le blocus, le Mur, les législations racistes, etc.
Dans cette représentation globale des palestiniens, surtout en occident (mais aussi par exemple dans les pays arabes, bien que ce soit d'une façon plus perverse - il faudra y revenir car c'est intéressant), il n'y a pas pour eux de possible humanité.
C'est ce que raconte, en creux, Valse avec Bachir : alliance entre un film tourné sur l'entre-soi israélien et un contexte global de réception stucturé par la représentation que je viens d'esquisser des palestiniens. En effet, ici, il est question aussi de la capacité des israéliens de se questionner; de leur capacité à dire qu'ils ont la mémoire et l'oubli, qu'ils en souffrent, qu'ils sont humains. Les palestiniens ne sont que des victimes, dans une forme d'abstraction révélatrice du déni israélien, même en creux : "eux", ne sont pas vraiment des êtres humains, ils ne sont pas capables d'humanité comme nous le sommes en dépit de nos crimes, car nous agissons aussi contraints et forcés, et c'est cela qui nous est insupportable, car au fond, nous ne sommes peut-être pas ainsi, nous avons la conscience critique.

Tout l'inverse, finalement, du travail d'Eyal Sivan, longuement défendu dans Tausend Augen (n°29).



29.05.2008

"G.A.L." (Miguel Courtois)

Miguel Courtois, réalisateur de télévision (La Crim', notamment, sur France 2) passé au cinéma avec le très réussi El Lobo (où l'on pouvait se régaler du réel talent de comédien, malheureusement trop peu exploité, de Patrick Bruel), refait une apparition sur grand écran avec G.A.L., deux ans après la sortie espagnole. Le film s'inspire de faits réels, et met en scène l'enquête d'un couple de journalistes madrilènes qui mettent à jour l'implication du gouvernement dans la création des G.A.L., sinistres Groupes Antiterroristes de Libération, destinés à lutter contre l'ETA avec les armes des terroristes (assassinats, attentats, enlèvements,...).

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Même si G.A.L. est moins réussi que El Lobo, notamment à cause d'un scénario assez mal foutu, je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une certaine affection pour ce film. Il y a des côtés qui rappellent l'invraisemblance des feuilletons populaires qui me plaisent bien, comme aussi cette façon d'accentuer les traits des personnages (les méchants sont des méchants de B.D., avec un regard noir et une grosse barbe de brute qui fait peur). Un moment de bravoure du film est cette séquence d'assassinats ciblés par des mercenaires des G.A.L. filmée au ralenti sur la musique de Bang Bang d'Iggy Pop. C'est presque du pulp. Et puis, il y a le couple de journalistes, un homme et une femme très proches dans le travail. Pourtant la jeune femme se marie avec un autre (qu'on ne voit jamais), et mène une brillante carrière d'universitaire et d'essayiste après avoir quitté le journalisme. Son collègue et ami "ne dépasse pas la page 50" d'un roman à l'intrigue stéréotypée (comme elle le lui fait remarquer). Le film ménage plusieurs beaux instants où Manuel (José Garcia) regarde amoureusement Marta (Natalia Verbeke, excellente) comme une femme moderne et indépendante qui s'épanouit sans lui, ce qui ne fait que renforcer les liens qui les unissent. Un moment, elle couche avec lui, mais loin du cliché habituel de l'homme ayant enfin vaincu les résistances de la femme (mariée), l'acte intervient à l'initiative de Marta, suite au choc causé par l'assassinat d'une amie proche qui enquêtait avec eux. A cet instant, le Manuel que l'on voit n'est ni la victime d'une femme prédatrice, ni l'homme victorieux; il est juste un ami auprès de qui Marta a trouvé du réconfort, sans trahison, sans opportunisme. Un moment très simple, très affectueux. Enfin, troisième aspect intéressant du film, et non le moindre, le fait qu'il s'attaque à un sujet hautement sensible, hautement politique, comme dans El Lobo. On aimerait que ce genre de film soit fait en France (le réalisateur est franco-espagnol), la matière ne manque pas dans l'histoire noire de la République.

[Cette note nous a été communiquée par Joanna Orelski, lectrice de Nantes]

20.04.2008

Kitano, introduisant le darwinisme dans les jeux télévisés


“I still bear an ineradicable grudge toward Takeshi Kitano, one of the few contemporary Japanese filmmakers known in the West, for spearheading this cultural rollback* by hosting one of the first Darwinist game shows in television history. Fuun! Takeshi Jo (Takeshi’s Castle, 1986-9) became the model for a global flood of television shows that translated Thatcherite values of competition and social selection into the voluntary degradation of participants.”

 [Hito Steyerl: Life in Film, in: Frieze 114 (March 1008)]

 

*“The death of this type of filmmaking [Wakmatsu, Adachi Masao, Terayama Shuji u.a.] started as early as the mid-1970s, declining with the social and cultural movements of the 1960s it had been a part of. It was accelerated in the 1980s by a combination of banal television shows, rampant infantilization and cuteness cults, which killed off any possible interest in mainstream Japanese film production for a long time to come.”

 

(via new filmkritik)

 

19.04.2008

Trop beauf pour être vrai, le Français moyen

Surprenant, mais de temps en temps il y a vraisemblablement des sursauts, un article sur les stéréotypes du beauf dans le cinéma français publié dans Télérama.

 

(trouvé par ici). 

 

 

(Bon, tout de même, c'est plus facile quand même pour Télérama d'écrire sur les stéréotypes de beauf dans le cinéma commercial que d'essayer d'y toucher dans le cinéma de la culture légitime...) 

08.04.2008

La République lave plus Blanc

Par Mehdi Derfoufi

Le succès populaire d’Indigènes (sorti en salles en septembre 2006, le film aura réalisé environ 4 millions d’entrées au cinéma, sans compter l’exploitation DVD, et l’audience à venir à la Télévision…) a violemment contrasté avec les révoltes dans les banlieues qui avaient fait l’actualité quasiment un an auparavant. Il est impossible de ne pas mettre en perspective les deux événements. Car le film de Rachid Bouchareb n’a pas été conçu comme un film de guerre historique parmi d’autres. Sur un sujet délicat, touchant à l’histoire officielle, il cherche à faire œuvre d’exemplarité, avec un objectif annoncé : réécrire à leur profit l’histoire des combattants maghrébins enrôlés dans l’armée française durant la Seconde Guerre Mondiale. Mais le film parle-t’il vraiment de cela ?

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Indigènes fait partie de ces films sortis ces dernières années qui mettent en scène une réécriture de l’Histoire officielle, la « Grande Histoire». L’ouverture des archives à l’Est a constitué un tournant majeur qui explique en partie la promotion auprès du grand public de la « petite histoire », et la place considérable prise par le témoignage et l’ensemble des expériences individuelles comme sources légitimes dans la constitution de la mémoire historique collective. Au cinéma, on observe que pour nombre de films « historiques » la mise en scène d’une réécriture de l’histoire permet d’intégrer la critique du modèle antérieur, tout en reconstituant une version acceptable pour la représentation dominante. A gauche en particulier, le déni caractéristique de la période précédant la Chute du Mur n’étant plus une posture tenable, il semblerait que l’enjeu au fond soit d’intégrer les faits historiques dans une représentation acceptable qui ne fasse pas table rase du passé (puisque l’absence de refondation idéologique fait que la gauche ne dispose d'aucun discours crédible et légitime), tout en inscrivant celle-ci dans le discours idéologique dominant. Autrement dit, l’abolition de la propriété privée n’est plus à l’ordre du jour, mais à l’Est « tout n’était pas à jeter » (Goodbye Lénine). Ce développement propice à la mélancolie est l’expression de la tendance suicidaire de la gauche qui se manifeste à tous les niveaux avec une acuité accrue en France.


Retrouvez l'intégralité de cet article dans le n°32 de Tausend Augen

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