10.03.2009
Coco Fusco
Le 14 janvier 2009, Coco Fusco était à Paris, au Palais de Tokyo, à l'initiative de Marie-Hélène Bourcier.
Je ne connaissais pas Coco Fusco dont le livre « Petit manuel de torture à l'usage des femmes-soldats » vient d'être publié aux éditions Les Prairies ordinaires. Elle a présenté le 14 janvier au public du Palais de Tokyo une vidéo tournée à l'occasion d'un stage un peu particulier : désireuse de mieux comprendre les mécanismes qui président à la mise en oeuvre des techniques d'interrogatoire de l'armée américaine, Coco Fusco a constitué un groupe exclusivement féminin, et a loué les services d'une société d'anciens militaires reconvertis dans le conseil et l'organisation de stages pour amateurs de sensations fortes...
Il faut dire aussi que Coco Fusco avait été extrêmement frappée du fait que des femmes soient mêlées aux actes de torture commis par l'armée américaine, notamment à Abou Ghraïb.
Ces femmes ont donc obéi à des ordres visant à humilier et à infliger à des prisonniers musulmans des tortures psychiques supposées correspondre à leurs points faibles : lap dance, aspersion de sang menstruel ou supposé tel, exhibition sexuelle (des soldates se masturbant devant eux) etc.
Bien entendu, Coco Fusco a raison de souligner que la décision d'utiliser des femmes dans ce contexte correspond avant tout aux stéréotypes américains sur la femme qu'aux supposés tabous et interdits liés à « la » culture musulmane. Certains sont allés jusqu'à dire que cela ne leur aurait pas déplu d'être ainsi torturés...
De fait, le film projeté par Coco Fusco, dès les premières images, évoque le décor de films BDSM plus ou moins soft tels qu'on les connaît. Il n'est pas idiot de penser qu'une confusion peut naître : avec les moyens à sa disposition et en vue d'utiliser le matériau filmé comme point d'appui pour un travail plus en profondeur, Coco n'a pas cherché à travailler particulièrement la mise en scène, le montage, le sens des images; ce film vidéo est indissociable de l'intervention qui l'accompagne, et c'est bien ainsi que Coco procède. Chaque projection est accompagnée d'un débat qu'elle mène seule ou en compagnie d'un ex-soldat du groupe Delta. Cette articulation est très importante : on l'a vu immédiatement après la projection, avant que les échanges viennent donner du sens à ce qu'on venait de voir.
Après avoir vu pendant une vingtaine de minutes des jeunes femmes se faire gifler, insulter, rouler sur le sol, attacher, on pouvait avoir principalement deux types de réactions (qui se sont d'ailleurs exprimées dans la salle) : une première réaction correspondait aux clichés du BDSM ou à la représentation qu'on peut s'en faire à travers ses avatars dans la culture de masse, et trouvait dans le film un certain nombre de points de repère; les personnes dans ce cas pouvaient osciller entre un vague phénomène de reconnaissance qui les identifiait à la fois aux bourreaux et à leurs victimes (et cela renvoie au commentaire souligné plus haut des gens à qui « ça n'aurait pas déplu d'être torturés ainsi par des femmes » – ou des hommes, lorsqu'on voit le film, et que l'on comprend que dans ce film, tout est très « safe » finalement). La seconde réaction, assez différente, mais pas tant que ça, correspondait à la position habituelle de l'être humain homme ou femme blanc occidental qui réagit à toutes images jugées choquantes sur un mode moraliste. D'autant qu'ici, les images renvoyaient explicitement à la dénonciation de la torture par un pays occidental à l'encontre de représentants du « Tiers-Monde » symbolique, ce qui les rendent d'autant plus insupportables; cette réaction politique et militante a tendance à avoir du mal à discerner la représentation, du réel et à accorder aux images un pouvoir disproportionné, quasi-magique. Cette deuxième réaction correspond aussi à ce que Coco identifie comme la « tendance fréquente chez les opposants à la guerre qui consiste à ne plus même se penser comme Américains à force de s'identifier moralement aux victimes d'une violence qui leur est infligée en notre nom ». Mais au fond les deux réactions sont typiques des processus que questionne Coco dans son livre et à travers cette performance filmée (elle parle dans le livre de « plaisir trouble de la complicité » au spectacle de ces « torture chicks » à l'air innocent).
Ainsi, il a fallu notamment que Coco explique que cette façon de rejouer l'expérience vécue par d'autres pour mieux la comprendre est caractéristique de la culture américaine (et des anglo-saxons : d'ailleurs c'est aux Etats-Unis qu'est né le jeu de rôles...), rendant inadéquate la réaction typique d'un public français de s'indigner devant cette complaisance à « jouer » la torture alors que c'est « si horrible ». Le fait que Coco sorte le questionnement d'un rapport strictement « moral » (ipso facto judéo-chrétien) a joué un grand rôle dans la qualité et l'intelligence de son intervention.
On la suivra moins dans son raisonnement sur la banalisation de la torture dans les séries et les jeux vidéo cause selon elle d'un rapport faussé à cette chose horrible en soi.
Mais outre la lecture de son ouvrage, par ailleurs préfacé par Claire Fontaine (entretien à lire dans le n°32 de Tausend Augen), où l'on retiendra cette phrase : « j'ai trouvé de mon côté très révélateur que ce soit la femme jouant le rôle de la mauviette qui incarnât, aux yeux des spécialistes de l'interrogatoire, le personnage le plus convaincant. », nous vous conseillons d'assister le 14 janvier dernier à cette intervention de Coco Fusco.
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24.02.2009
Il n'y a pas de réel en soi.
La politique de l'art ne peut [...] régler ses paradoxes sous la forme d'une intervention hors de ses lieux, dans le "monde réel". Il n'y a pas de monde réel qui serait le dehors de l'art. Il y a de plis et des replis du tissu sensible commun où se joignent et se disjoignent la politique de l'esthétique et l'esthétique de la politique. Il n'y a pas de réel en soi, mais des configurations ce qui est donné comme notre réel, comme l'objet de nos perceptions, de nos pensées et de nos interventions. Le réel est toujours l'objet d'une fiction, c'est-à-dire d'une construction de l'espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable. C'est la fiction dominante, la fiction consensuelle, qui dénie son caractère de fiction en se faisant passer pour le réel lui-même et en traçant une ligne de partage simple entre le domaine de ce réel et celui des représentations et des apparences, des opinions et des utopies. La fiction artistique comme l'action politique creusent ce réel, elles le fracturent et le multiplient sur un mode polémique. Le travail de la politique qui inventent des sujets nouveaux et introduit des objets nouveaux et une autre perception des données communes est aussi un travail fictionnel. Aussi le rapport de l'art à la politique n'est-il pas un passage de la fiction au réel mais un rapport entre deux manières de produire des fictions. Les pratiques de l'art ne sont pas des instruments qui fournissent des formes de conscience ou des énergies mobilisatrices au profit d'une politique qui leur serait extérieure. Mais elles ne sortent pas non plus d'elles-mêmes pour devenir des formes d'action politique collective. Elles contribuent à dessiner un paysage nouveau du visible, du dicible et du faisable. Elles forgent contre le consensus d'autres formes de "sens commun", des formes d'un sens commun polémique.
Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Editions La Fabrique, 2008, pp. 83-84
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10.11.2008
Les historiens n’ont pas le monopole de la mémoire
Voici de nouveau un billet (les précédants sont à lire ici) reprenant un article sur les questions des lois mémorielles, cette fois émanant du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire.
Un débat ouvert dans Le Monde par les articles de Pierre Nora et Christiane Taubira (les 10 et 16 octobre) ne peut se réduire à une opposition entre historiens et politiques, car il divise aussi les historiens. Dès mars 2005, nous avons réagi contre la loi du 23 février qui invitait les enseignants à montrer le "rôle positif" de la colonisation, mais nous n’avons pas signé la pétition "Liberté pour l’Histoire" publiée neuf mois plus tard dans Libération. Nous ne pouvions pas accepter que la "loi Gayssot" (pénalisant les propos contestant l’existence des crimes contre l’humanité), la "loi Taubira" (reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que "crimes contre l’humanité") et la loi portant sur la reconnaissance du génocide arménien de 1915 soient mises sur le même plan qu’un texte faisant l’apologie de la colonisation, et cela au nom de la "liberté de l’historien".
Nous l’acceptions d’autant moins que cet appel ne posait pas dans toute sa généralité la question du rôle de la loi par rapport à l’histoire, laissant notamment de côté d’autres "lois mémorielles" comme celle de 1999 substituant l’expression "guerre d’Algérie" à "opérations en Afrique du Nord". L’appel de Blois lancé récemment par les promoteurs de la pétition "Liberté pour l’Histoire" n’aborde pas, lui non plus, la question des rapports entre la loi, la mémoire et l’Histoire, sur des bases pertinentes. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, nous ne pensons pas qu’il existerait en France, ou en Europe, une menace sérieuse contre la liberté des historiens.
Cet appel se trompe de cible quand il présente la décision-cadre adoptée le 21 avril 2007 par le conseil des ministres de la justice de l’Union européenne comme un risque de "censure intellectuelle" qui réclamerait leur mobilisation urgente. Ce texte demande aux Etats qui ne l’ont pas déjà fait de punir l’incitation publique à la violence ou à la haine visant un groupe de personnes donné, de réprimer l’apologie, la négation ou la banalisation des crimes de génocide et des crimes de guerre, mesures que la France a déjà intégrées dans son droit interne par les lois de 1990 et de 1972.
Il ne nous paraît pas raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. Pour la Cour européenne, "la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression". La décision-cadre précise qu’elle respecte les droits fondamentaux reconnus par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment ses articles 10 et 11, et n’amène pas les Etats à modifier leurs règles constitutionnelles sur la liberté d’expression.
LES "REPENTANTS"
En agitant le spectre d’une "victimisation généralisée du passé", l’appel de Blois occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé. Nous déplorons également la croisade que ce texte mène contre un ennemi imaginaire, les "Repentants", qui seraient obsédés par la "mise en accusation et la disqualification radicale de la France". L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé.
Dans un Etat libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définir la vérité historique. Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées qui font retour dans son présent.
En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens - heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation - et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir.
Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel sont historiens et membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH).
[Texte paru dans l’édition du Monde du 7 novembre 2008]
12:48 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : christiane taubira, pierre nora, lois mémorielles, loi mémorielle, loi gayssot, catherine coquery-vidrovitch, gilles manceron
04.11.2008
In France, It’s Vive Le Cinéma of Denial
In France, It’s Vive Le Cinéma of Denial
Ainsi titre le New York Times un article transversal sur la production cinématographique hexagonale.
Il y est question dudit déni des questions sociales et politiques dans les grosses productions (par exemple le fait que l'origine nord-africaine des deux acteurs principaux du plus grand succès du cinéma français ne soit pas relevé dans les critiques, débats et discussions sur et autour du film).
Malheureusement, le critique new-yorkais ne fait qu'interviewer les sempiternels Frodon, DeBaecque et les productrices de Haut et Court, ce qui, au final, ne vient que confirmer ce que ces omniprésents/omnipotents nous ressassent sans arrêts mais qui n'est que leur point de vue (intéressé).
21:30 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : frodon, de baecque, haut et court, new york times, cinéma du déni
28.10.2008
Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold
On vous a ici même parlé plusieurs fois de notre ami et collaborateur Alain Deneault et de son dernier livre, Noir Canada.
Voici la suite du chantage au silence.
Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold
Montréal, 27 octobre 2008
Les Éditions Écosociété et les trois auteurs de Noir Canada – Alain Deneault, William Sacher et Delphine Abadie – ont reçu le 19 septembre dernier une nouvelle mise en demeure de Barrick Gold les enjoignant de cesser, « dans le cadre de la campagne de financement ou de solidarité, de lobbying politique, d’événements promotionnels, d’entrevues médiatiques ou sur des sites Internet », de qualifier de « poursuite-bâillon » la poursuite qu’elle leur intente.
La lettre d’avocat avise les auteurs et l’éditeur de Noir Canada qu’ils s’exposent ce faisant à « davantage de dommages punitifs » et que leur « comportement rendra d’éventuelles rétractations, excuses publiques, ou actions réparatrices encore plus difficiles et embarrassantes ».
Rappelons que Barrick Gold, plus importante société aurifère du monde, intentait en mai dernier une poursuite en diffamation de 6 millions de $ à l’endroit des Éditions Écosociété et des auteurs de Noir Canada. Quelques semaines plus tard, une autre géante de l’extraction de l’or, Banro Corporation, venait à sa rescousse en déposant contre l’éditeur et les auteurs une seconde poursuite pour 5 millions de $.
Noir Canada : un simple cas de libelle diffamatoire?
Persistant à présenter les références bibliographiques de Noir Canada comme des « fausses affirmations », Barrick et Banro voudraient bien traiter Noir Canada comme un simple cas de libelle diffamatoire. Pourtant, les sources citées dans l’ouvrage, rapportant des écarts de conduite, des abus, voire des crimes de la part de compagnies canadiennes en Afrique, sont suffisamment nombreuses et crédibles pour justifier la tenue d’un débat public sur la question et la création d’une commission indépendante d’enquête. On ne saurait exiger d’auteurs et d’éditeurs qu’ils se substituent à la justice ou à l’appareil d’État et qu’ils administrent eux-mêmes des preuves in fine.
Une poursuite-bâillon a pour effet d’entraver le débat public et de restreindre la liberté d’expression, en contraignant les défendeurs à mobiliser toutes leurs ressources financières et humaines pour assurer leur défense. Aujourd’hui, Barrick voudrait nous interdire l’usage du terme « poursuite-bâillon », ce qui aurait pour effet de nuire à notre défense et de rendre difficile, voire impossible, notre campagne de solidarité et de financement. Cela risquerait en effet de nous priver des seules ressources nous permettant d’assumer les frais que supposent pareilles poursuites. Il s’agit d’une méta-Slapp, d’une Slapp au carré!
Écosociété et ses auteurs ne comptent pas reculer devant ce qu’ils ressentent comme des menaces. Ils poursuivent leur travail d’éditeur et d’auteurs engagés et continuent de dénoncer les poursuites-bâillons qui ont pour effet d’empêcher le libre accès de tous, et dans ce cas précis de chercheurs universitaires, au débat public.
Des universitaires appuient les auteurs de Noir Canada
Un collectif d’universitaires de l’Université de Montréal et de l’UQAM a publié dans Le Devoir le 29 septembre dernier une lettre d’opinion intitulée « Le discours orwellien de Barrick Gold », dans laquelle ils soutiennent que « la poursuite de Barrick Gold est une attaque directe contre la liberté de recherche universitaire et la quête de vérité, essentielles à toute société démocratique ». Pour lire cet article dans son intégralité, consultez notre revue de presse.
Pierre Noreau, président de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), en appelle pour sa part à « l’élaboration des conditions d’un véritable débat public », parmi lesquelles « la reconnaissance de l’immunité dont doit être revêtu le monde de la recherche » et « la liberté de parole qui doit être reconnue au chercheur et au penseur dans notre société ». L’Acfas vous invite d’ailleurs à participer à la campagne de signatures de la lettre «Savoir et se taire? De la nécessité des chercheurs dans l’espace public » parue dans Le Devoir le 21 août 2008

Chronique juridique
Par Alain Deneault, auteur de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique.
Une poursuite judiciaire suppose pour des auteurs et un éditeur de se découvrir soudainement dans la position sociale de « défendeurs », de devoir de ce fait même mobiliser énormément de temps et d’énergie pour constituer des dossiers et répondre obligatoirement à des interrogatoires hors cour qui peuvent s’étendre sur plusieurs journées. Une poursuite contraint aussi les « défendeurs » à engager des frais judiciaires considérables, qui sont de nature à les ruiner avant même que leur procès n’ait commencé, sitôt que la partie qui poursuit exige beaucoup de temps et de documents de leur part. Les « défendeurs » découvrent alors l’ampleur des droits qu’a soudainement sur eux la partie qui poursuit.
L’argent devient donc un élément fondamental de la lutte. On n’a accès à la justice que si on a les moyens de se payer les services d’un avocat. Car un avocat ne défend pas un citoyen, mais nommément un « client ». La notion de « client » n’est dans son fondement ni juridique, ni civique, mais économique. Elle implique la possession de capitaux financiers. Or, on n’a vraiment accès à la justice que par le biais d’un avocat et un avocat défend en principe des clients, c’est-à-dire ceux qui ont les moyens de réclamer ses services. Les auteurs et l’éditeur de Noir Canada font aujourd’hui difficilement exception. Ils arrivent tout de même aujourd’hui à tenir tête aux deux sociétés qui les poursuivent pour un total de 11 millions $, essentiellement grâce au soutien que la population leur manifeste dans le cadre de leur campagne de financement ainsi qu’à la générosité proverbiale de leur avocat québécois et du service juridique ontarien Ecojustice . Ils seraient sinon déjà ruinés, avant même qu’un juge se soit concrètement saisi de leur dossier. Cela présage du pire : tout livre qui déplaît à une « personne morale » dont les fonds sont colossaux peut aujourd’hui entraîner à leur perte éditeurs et auteurs, même si le livre en question est fait en adéquation avec les méthodes de recherche qui prévalent dans l’institution universitaire et le milieu de l’édition. Cet état de fait dans notre administration du droit est de nature à faire craindre le pire, et donc à mobiliser le monde universitaire ainsi que tous les citoyens qui ont à c¦ur la possibilité même du débat public.
Écosociété réclame l’adoption rapide du projet 99
Le 13 juin dernier, prenant acte du vaste consensus existant au Québec pour protéger la liberté d’expression, le ministre de la Justice du Québec, M. Jacques Dupuis, déposait le projet de loi 99 intitulé « Loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l'utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d'expression et la participation des citoyens aux débats publics ».
Les Éditions Écosociété saluent cette initiative visant à garantir la liberté d’expression et à favoriser l’accès équitable à la justice pour l’ensemble des citoyens. Cependant, nous souhaitons voir le projet de loi 99 bonifié, notamment pour s’assurer qu’une poursuite puisse être déclarée abusive dès lors qu’elle a pour effet de nuire au débat public. Nous souhaitons, il va s’en dire, voir ce projet de loi amélioré et adopté le plus rapidement possible.
Pour connaître les revendications communes des Éditions Écosociété, de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) et de la Ligue des droits et libertés, consultez notre site à l’adresse suivante : http://slapp.ecosociete.org/fr/node/10633.
Nous soutenir
Les Éditions Écosociété sollicitent à nouveau votre aide dans cette lutte pour la libre participation au débat public. Bien que nous bénéficiions d’un vaste réseau d’appuis et d’une équipe juridique bénévole, votre soutien financier est important afin de défrayer les coûts inhérents à ce type de poursuites.
Vous pouvez faire un don aux Éditions Écosociété via notre site Internet http://slapp.ecosociete.org/fr/node/32 ou en envoyant un chèque à l’adresse suivante :
Les Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5
Vous pouvez également :
1. Diffuser largement ce bulletin d’information en le transmettant à tous vos contacts et en les invitant à signer la pétition d’appui: http://slapp.ecosociete.org/fr/node/add/signature.
2. Acheter le livre Noir Canada: http://www.ecosociete.org/outrouverlivres.php.
3. Inviter un représentant d’Écosociété et/ou les auteurs de Noir Canada dans le cadre de vos activités/évènements pour présenter le livre Noir Canada, pour aborder la problématique du pillage de l’Afrique par les compagnies canadiennes, pour traiter de la question des poursuites-bâillons ou simplement pour tenir une table de vente et d’information.
4. Les Éditions Écosociété sont toujours à la recherche de traducteurs bénévoles pour assurer la traduction (du français vers l’anglais) de communiqués, bulletins d’information et courts textes apparaissant sur le site internet. Écrivez-nous!
LES ÉDITIONS ÉCOSOCIÉTÉ VOUS REMERCIENT DE VOTRE SOUTIEN !
L’équipe des Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5
Téléphone: (514) 521-0913
Télécopieur: (514) 521-1283
Courriel: amvoisard@ecosociete.org
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22.10.2008
Taubira, Histoire, Mémoire
Nous publions ci-dessous le texte que Mme Taubira a fait paraître dans Le Monde du 15 octobre 2008 en réponse à l'article de Pierre Nora, autour de l'Appel de Blois lancé par l'Association Liberté pour l'Histoire. Il nous a semblé que ce texte pouvait ouvrir une discussion sur le blog, en préambule à certains textes du prochain numéro dont les réflexions recoupent celle-ci.
Liberté pour l'Histoire ? Je ne sache pas que l'Histoire pût être emprisonnée ! Tronquée parfois, évacuée sans doute, contorsionnée au besoin. C'est le sort qui fut réservé aux histoires coloniales de la France dans cette somme passionnante de 5 000 pages dirigée par Pierre Nora, intitulée Les Lieux de mémoire et sous-titrée Entre mémoire et histoire. Cinq mille pages dont une quinzaine consacrée à l'Exposition coloniale de 1931, abrégé ou paradigme des trois siècles et demi que durèrent les deux périodes coloniales françaises. Un article sur le café, d'une vingtaine de pages, ne réserve pas une ligne aux économies de plantation.
De tels partis pris ont leur part dans les polémiques que déclenchent les multiples lieux de savoir qui échappent à l'enseignement officiel. Si l'histoire était aussi libre que nous le souhaitons tous, les éminences de la recherche s'intéresseraient à l'intégralité de l'histoire de France et d'Europe, l'enseigneraient, accueilleraient des thèses, débattraient de tout sans rien sacraliser, comme il en fut pour les travaux d'un historien primé, érigé en martyr sans châtiment, malgré des critiques universitaires déplorant l'insuffisante rigueur du travail produit et primé par le Sénat, largement divulgué en ouvrage de poche.
Nous aimerions le même sort pour de nombreux travaux d'excellente qualité, sur ces sujets ou d'autres. Mais la protestation victimaire de certains historiens n'est pas l'essentiel. En la circonstance, il y a un faux conflit et un vrai débat. Le faux conflit porte sur des rivalités de compétences, qui n'ont pas lieu d'être, entre les historiens qui sont et doivent être reconnus comme chercheurs, et le législateur élu au suffrage universel qui détient la responsabilité de dire la norme, mais pas seulement, ériger des remparts.
Quant au vrai débat, il est de savoir si la mémoire et l'histoire peuvent être objets de droit. Oui, lorsque les enjeux sont au-delà de la mémoire et de l'histoire, qu'ils atteignent la cohésion nationale, l'identité commune. Il revient alors au législateur de poser la parole politique, déclaratoire, et d'en tirer les conséquences par des dispositions normatives. Il n'y a pas de matière plus politique que le droit qui élabore les règles communes pour rendre possible la vie ensemble, édicte les lisières, sépare la morale de l'éthique pour énoncer les valeurs de référence. La seule question est celle de la bonne distance entre les faits et cette parole politique.
Passons rapidement sur "l'ingérence du pouvoir politique dans la recherche et l'enseignement", puisque dans cette belle démocratie de désignation, nomination et cooptation dans toutes sortes de structures consultatives et décisionnelles, les élus seraient les seuls non fondés à jeter l'oeil sur ce qui est enseigné aux enfants qui devront devenir des citoyens libres et responsables.
Passons sur le mépris à peine voilé envers les législateurs, ces "on" en train de "fabriquer une camisole qui contraint la recherche et paralyse l'initiative des enseignants". L'article 2 de la loi Taubira encourage justement la recherche, mais ceux qui la fustigent l'ont-ils seulement lue ? Si l'exercice consistait à échanger de "bons" procédés, nous parlerions du mandarinat universitaire qui, souverainement, décrète les sujets méritant recherche.
Passons également sur la méconnaissance condescendante envers ces millions de personnes exclues du roman national, que l'histoire a conduites à naître sur le sol de France, sans pays de rechange. Il arrive qu'à force d'entre soi, l'entour s'évapore.
J'ai le plus grand respect pour ceux qui cherchent, interrogent, s'interrogent. Mais je n'ai aucun état d'âme envers ceux qui brandissent un bouclier universitaire pour défendre des chasses gardées, à l'abri des échos et des grondements de la société.
Mémoire et Histoire traitent d'une matière commune : le passé. Ce passé nous travaille, consciemment ou non. Lorsque la société s'en empare, le législateur doit proférer une parole particulière, et légitime, dans la polyphonie produite par les historiens et les associations. Le sujet est là. Eduardo Galeano le dit à sa façon : "Le temps passé continue vivant de battre dans les veines du temps présent, même si le temps présent ne le veut pas ou ne le sait pas."
Pierre Nora m'a offert, et je l'en remercie encore, le dernier ouvrage qu'il a édité sur le journal d'un négrier. Devant la mission parlementaire, il a présenté cet acte d'édition comme un acte de bravoure. Après lui avoir fait observer qu'il n'avait pas été poursuivi et ne le serait pas parce que tel n'est pas l'objet de la loi, je lui demandai quand il nous offrirait le témoignage de l'esclave.
L'historien fait-il oeuvre complète lorsqu'il restitue la seule parole des vainqueurs consignée dans les archives écrites ? Ne lui revient-il pas, avec la même rigueur méthodologique exercée sur les sources écrites, d'exhumer les filets de voix des vaincus ou victimes, ces filets qui nous parviennent par la tradition orale et les traces archéologiques ?
Nous sommes héritiers de toutes les tragédies humaines, qui nous troublent par la barbarie qu'elles révèlent et les traces qu'elles laissent. L'acte législatif fait de la mémoire de quelques-uns la mémoire de tous. C'est lui qui peut inclure les mémoires fragmentées dans un récit commun, une odyssée partagée. Pas de matière plus politique que le droit, disais-je ? Ah ! si, peut-être l'Histoire.
Christiane Taubira est députée de Guyane.
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09.09.2008
Entretien avec Claire Fontaine
L'art et le monde/la scène de l'art seraient-ils un de ces oasis dont parle Bernard Aspe (L'instant d'après, projectiles pour une politique à l'état naissant, La Fabrique, 2006), perçu comme "antipolitique" et où il est possible de créer, de renverser les perspectives ?
Claire Fontaine : Bernard Aspe reprend l’idée de Hannah Arendt sur l’amour et l’art comme des refuges a-politiques, c’est une conviction d’une autre époque. Personnellement je trouve cette idée odieuse, si l’on vit l’amour ou l’art de manière petite-bourgeoise et séparée c’est bien une position politique que l’on occupe en faisant ceci. La condamnation des « refuges » des gens, des bulles dans lesquelles la population de nos villes et de nos campagnes a besoin de s’enfermer est compréhensible, mais d’une certaine manière c’est l’échec de la création d’espaces sociaux et humains à la fois radicaux et viables qui a amené à cet état de choses et pas seulement la militarisation de l’espace publique qui s’est parachevée dans les dernières dix années. Par ailleurs il n’y a pas d’oasis ni politique ni a-politique, la lutte de classe est partout, on peut se découper une situation plus ou moins privilégiée toujours par ses talents personnels (être artiste, braqueur de banque, top model ou héritier de fortune) à mon sens ces solutions suscitent l’envie des autres, beaucoup de solitude et ne donnent pas d’accès véritable à la liberté. C’est une évidence que le système est malade et que n’importe quelle position on y occupe est contaminée par cette infection, cela n’empêche pas de continuer à chercher et trouver le bonheur là où il se présente et de chercher à le partager. Le vrai bonheur, ainsi que la vraie liberté, se trouve dans les rapports sociaux et pas dans les possessions ou dans le pouvoir – désolée de débiter des banalités anarchistes de base ! Le monde de l’art ne me paraît pas fonctionner sur des principes communistes, socialistes ou anti-capitalistes, donc je ne vois pas en quoi celui-ci constituerait une oasis.
14:50 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : claire fontaine, bernard aspe, 32, hannah arend, oasis
06.09.2008
Entretien avec Bruce Labruce
“Si vous êtes tellement révolutionnaires, anti-establishment et tout, vous devriez être capables d'accepter l'idée qu'on puisse être homosexuel, bisexuel et même transgenre”.
Entretien avec Bruce Labruce et Jürgen Brüning
Bruce Labruce est venu présenter son dernier film Otto or Up with the Dead People et nous en avons profité pour interviewer celui que nous avions découvert en 1997 au Freak Zone (Festival du film trash de Lille) avec son remarquable Hustler White. Cinéaste canadien œuvrant dans le porno comme dans le circuit Art et Essai, il articule une critique des tendances identitaires et hégémoniques infra-communautaires avec un humour délié et des jeux sur les conventions du porno comme genre. Son producteur allemand, Jürgen Brüning, fondateur de deux sociétés de production de films gays porno (Cazzo Film et Wurst Film) ainsi que du Porn Film Festival de Berlin dont une version française devrait voir le jour en 2008, l’accompagnait et a répondu à nos questions en nous offrant une vision désillusionnée de l’industrie porno avec ses hiérarchies et systèmes de classe.
Comment en êtes-vous arrivé à faire du cinéma ?
Bruce Labruce : J'ai fait une école de cinéma, tout simplement. Je suis entré à l'université vers dix-huit ou dix-neuf ans et j'ai suivi l'enseignement en section production de l'école de cinéma pendant deux ans. Mais j'ai fini par juger ça bien trop compliqué, techniquement parlant, et trop coûteux, alors je me suis réorienté vers l'étude de la théorie du cinéma, obtenant un Master en théorie du cinéma et en étude de la pensée socio-politique. Mais au moment où j'écrivais ma thèse, j'ai commencé à fréquenter le milieu de l'art alternatif de Toronto et à tourner des films en super-8 (comme plein de gens à cette époque). En fait, c'est à ce moment-là que j'ai rencontré Jürgen [Brüning] parce qu'il était conservateur invité à Hallwalls, une grande galerie d'art à Buffalo, dans l'Etat de New York. On est remontés ensemble à Toronto où nous avons découvert de nouveaux films, et il a vu mes coups d'essai. J'ai toujours été intéressé par le cinéma. J'ai grandi en regardant les films d'Hollywood dont mes parents en particulier étaient très fans. Ils nous amenaient au drive-in tous les week-ends. J'ai grandi dans une petite ville isolée de tout. Nous ne recevions que quelques chaînes de télévision, alors regarder ces films était pour moi une façon de tisser des liens avec le monde extérieur et de fuir cette petite communauté de fermiers, que je haïssais.
(LIRE LA SUITE DANS LE N°32 DE TAUSEND AUGEN)
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04.09.2008
A la recherche du Point G
Nous publions ci-dessous le début du texte d'introduction au dossier du n°32 de Tausend Augen.
« Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert, où il faut aller les chercher »
Depuis le début de l’année 2008, la France commémore le quarantième anniversaire de Mai 1968 à grand renfort de publications, de colloques universitaires et autres diffusions télévisuelles. Malgré les sempiternelles diatribes médiatiques proférées par la communauté des « repentis » qui depuis trois décennies ne cessent de faire de « la pensée 68 » le terreau d’une corruption de la société française, le mois de mai continue à bénéficier d’une grande popularité auprès des Français et les « années 68 » d’être perçues comme autant d’expressions d’une « révolution culturelle » en marche.
Commentant les « événements » peu de temps après leur déroulement, Michel de Certeau avait déjà mis en évidence leur nature profondément novatrice au sein de la société française d’après-guerre. Selon lui, « il s’est produit ceci d’inouï : nous nous sommes mis à parler. Il semblait que c’était la première fois. De partout, sortaient les trésors, endormis ou tacites, d’expériences jamais dites ». Cette scène de la révolte où se sont rencontrés divers acteurs de la contestation sociale a ainsi donné lieu à un large mouvement d’ « insurrection des savoirs assujettis » dont on ne peut guère nier les résonances historiques et culturelles au sein de l’hexagone.
La dynamique utopique qui présidait aux soulèvements de Mai contraste avec l’absence de perspectives sociales d’une gauche française contemporaine en mal d’identité. Perdue dans les méandres d’une crise de légitimité sans précédent, cette gauche parlementaire (du PS aux divers partis d’extrême gauche) reste enserrée dans l’orbe défini par le mouvement de l’hégémonie capitaliste. Face à l’unique « grand récit » de la postmodernité qui prophétise un avenir mondial consubstantiel aux formes et figures imposées par le libéralisme et où se trame entre les fils de « la guerre de tous contre tous » (Hobbes) la mise en concurrence des peuples sur le marché globalisé, la gauche apparaît d’autant plus impuissante qu’elle semble piégée dans les impasses de son propre « musée imaginaire ». Privée de véritables projets, la gauche française demeure essentiellement tournée vers la contemplation de sa propre mémoire et de ses propres fictions identitaires
13:54 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mai 68, commémorathite aigue, 32, repentis, gauche française, imaginaire politique de la gauche, gauche parlementaire
14.07.2008
A la fin, il ne peut en rester qu'un
A la fin, il ne peut en rester qu’un*
Par Mehdi Derfoufi**
Cet article est paru dans La Lettre des Pôles #8
La fragilité de l’action culturelle en France n’est pas nouvelle ; mais le gouvernement actuel a décidé de passer à la vitesse supérieure, assumant le rôle du chauffard grisé par son impunité. Ecraser tout sur son passage, même si derrière l’herbe ne repousse pas ? On nous rétorque que, malheureusement, il est impossible de faire autrement. Tout cela se fait bien entendu au nom de la rationalisation de politiques publiques jugées inefficientes et (trop) coûteuses. Les technocrates qui nous gouvernent seraient donc les victimes expiatoires des dérives passées, non des missi dominici au service d’un projet politique. Les réformes en cours défont pourtant méthodiquement la société, au nom de la bonne gouvernance. Il est vrai que Margaret Thatcher affirmait « there is no such thing as society » (« la société n’existe pas »), ce qui devrait suffire à nous convaincre qu’une politique culturelle publique ne sert à rien. Mais nous sommes un peu têtes de mule. Dans le champ de l’action culturelle, socioculturelle et de l’éducation artistique, les professionnels et les bénévoles composent depuis toujours avec des financements étriqués et des moyens humains et matériels insuffisants. Or, l’Etat devient un arbitre qui organise la concurrence, privé contre public, mais aussi public contre public, territoires contre territoires. Voilà pourquoi parler de désengagement n’est pas très exact ; le mot est mobilisateur, mais l’employer trop souvent accrédite l’idée de l’impuissance du politique.
Si au niveau européen la notion de service public n’existe pas, celle de SIG (Services d’Intérêt Général) qui la remplace est avant tout le résultat d’un compromis. De même, il faut rappeler que l’exception culturelle n’existe pas non plus. Le combat qui l’a portée a néanmoins abouti à la reconnaissance du principe de diversité culturelle, qui est un compromis entre l’exception culturelle (souvent conçue comme un moyen de lutte contre la culture anglo-saxonne) et le multiculturalisme (qui favorise l’expression des différences culturelles). Nul doute que certains eussent aimé libéraliser encore plus ; il ne faut donc pas bouder cette avancée…toute relative. L’article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle (UNESCO, 2001) affirme la « […] spécificité des biens et services culturels qui, parce qu’ils sont porteurs d’identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. » (1), et l’article 11 souligne « le rôle primordial des politiques publiques, en partenariat avec le secteur privé et la société civile. » (2) Sans le dire ainsi, il s’agit de permettre l’ouverture à la concurrence du secteur culturel. Le partenariat public-privé en est un avatar. Or, on peut trouver une définition intéressante de ce qu’est un partenariat sur le site de la Banque Mondiale (Département de l’évaluation des opérations) : « C’est une relation fondée sur une collaboration visant à atteindre des objectifs fixés d’un commun accord et comportant un partage des responsabilités pour les résultats obtenus, les parties devant rendre compte séparément de leur action et étant liées par des obligations réciproques. Le terme de partenariat est vide de sens en l’absence d’une vision commune, d’enjeux communs, d’une répartition claire des tâches, ou bien si une partie exerce une influence disproportionnée et si la répartition des coûts et avantages est inéquitable. » Voilà un texte qui gagnerait à être lu par ceux qui nous gouvernent… « les mots c’est important », s’indignait Moretti dans Palombella rossa.
Pourtant, dans la façon dont l’Etat et les collectivités organisent la mise en concurrence dans le secteur de la formation et de l’éducation, notamment au travers des procédures d’appels d’offres, c’est bien le fondement même de l’action partenariale qui est violemment attaqué. La « révision générale » vise à laisser libre champ au marché, et surtout à écarter définitivement l’idée même qu’une alternative est économiquement possible. La mise en place d’Agences nationales par secteur (de l’AFIP pour les prisons au futur CNC) se fait au détriment des services déconcentrés, qui soutiennent pourtant des initiatives au plus près des réalités socioculturelles. Cette politique est menée sous couvert de l’Union européenne. Mais les textes communautaires et internationaux nous donnent des outils pour contester le bien-fondé de cette politique meurtrière. Pour inverser le rapport de forces, il faudrait que l’action culturelle cinématographique, très marginalisée, gagne sa place au sein des réseaux les plus actifs (3). Car le marché cherche de nouveaux débouchés pour doper une croissance en berne. Les secteurs culturel et éducatif sont convoités pour leur haute valeur ajoutée en matière éthique, mais aussi pour la proximité qu’ils permettent avec les moyens et la légitimité d’état ou publique (c’est l’argument de vente de l’ADMIRAL, qui promeut le mécénat d’entreprise à l’encontre de la philosophie partenariale). Il faut dire aussi que l’article III – 167-2 du Traité constitutionnel rejeté par la France en 2005 dispose que « les aides d’Etat sont, par principe, interdites, mais que dans le domaine culturel des aides peuvent être autorisées après examen par la Commission » (4).
Les pratiques évaluatives, développées à la faveur de la décentralisation, sont conçues comme un des outils de domestication de l’action culturelle. Des critères d’expertise faussement rationnels pervertissent le partenariat, ramenant le porteur de projet au rôle de prestataire. Face à l’offensive, que peut l’action culturelle ? Elle doit tout d’abord gagner en cohérence et en représentativité (un syndicat ?), oser associer aux revendications générales (diversité culturelle, soutien à la création et à la diffusion…) la défense des emplois menacés par les restrictions budgétaires, refonder sa légitimité et ses objectifs, rendre plus compréhensible son discours, encore très technique. Depuis le Front Populaire on a à la fois avancé et stagné (5). Les structures et les actions se sont multipliées, grâce au dynamisme et à l’engagement du secteur associatif et aux soutiens publics, mais la démocratisation culturelle n’est pas un acquis. C’est un projet politique à mettre en œuvre. Nos actions touchent peu les publics populaires, et pourtant, un chemin a été parcouru. C’est cette idée qu’il faut défendre, face à ceux qui jettent des barrages sur la route. Et l’on irait plus vite en Ferrari.
*Référence au film Highlander
**Rédacteur à Tausend Augen
NOTES
1-c’est nous qui soulignons.
2-La Convention sur la diversité culturelle ratifiée par l’Union européenne est entrée en vigueur en mars 2007.
3-Ceux-ci se composent notamment de : la Convention Internationale des Collectivités locales pour la promotion des services publics face à l’AGCS (créée en 2005) http://agcs-gats.org ; l’AFCCRE (Association Française du Conseil des Communes et Régions d’Europe ; la Coalition Française pour la Diversité Culturelle (section française des Coalitions européennes) ; et de www.relais-culture-europe.org
4-voir le site de la sacd.
5-Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 2 volumes, Gallimard, Folio, Paris, Rééd. 1990
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