06.06.2008

Menaces sur l'action culturelle cinématographique /4

Le secteur de l’action culturelle cinématographique est un marché. Aujourd’hui, la contrainte de l’appel d’offres s’impose partout, mettant des associations en concurrence, les poussant à s’inscrire dans la logique du « mieux-disant ». Dès lors, les pouvoirs publics, au lieu de donner aux associations les moyens de leur autonomie, exigent-ils une plus grande adéquation aux règles du marché, lorsqu’ils ne prennent pas purement et simplement les choses en main. Certaines associations voient leur rôle s’apparenter à celui d’« agences » dépendantes de leur tutelle. En augmentant la charge administrative, l’association perd de sa dynamique prospective et « gère » au lieu d’ « agir » (aussi embauchera-t-elle plus volontiers un administrateur que des animateurs supplémentaires). L’éducation à l’image, expression dont la terminologie signale l’allégeance à l’idéologie dominante, devient un marché, là où on aurait pu croire à la permanence de l’engagement de l’Etat en faveur d’actions de formation, de diffusion, et de création pour notre jeunesse et pour tous les publics. L’action culturelle n’est pas médiatique. Elle ne permet pas de briller à Cannes, et ne fait pas les titres des journaux. C’est un travail de l’ombre, invisible pour le grand public. Pourtant, c’est ce travail de fond qui permet de sauvegarder le rôle de la culture comme dimension essentielle de la citoyenneté républicaine.

05.06.2008

Tausend Augen à Lille

Dans le cadre des prochaines 22 HEURES DE L'UNIVERS, qui se dérouleront du jeudi 5/07 au dimanche 8/07, L'Univers organise une table ronde le jeudi 5/06 à partir de 19h (ouverture à 18h30), autour de la question: "Quel(s) lieu(x) pour quelles images... et à quels prix ?"

Avec la participation de : Jean-Albert Ducreu, président du collectif associatif de L'UNIVERS, Medhi Derfoufi, Délégué Général de l'UFFEJ (Union Française du Film pour l'Enfance et la Jeunesse) et rédacteur de la revue Tausend Augen, Anne Lidove (sous réserve), coordinatrice de Cinéligue Nord Pas de Calais, ainsi que trois autres personnes intervenant en tant que simple spectateur (cinéma). L'idée, un temps de présentation et surtout d'échange avec le public (2 heures en tout) à partir de la question du "rapport au cinéma, en tant que spectateur".

La table ronde sera suivie d'un temps de projection convivial à 21h, s'attachant à un autre versant de la question, cette fois côté création avec le film Cinéastes à tout prix (documentaire de Frédéric Sojcher, Belgique, 1h06), qui relate les expériences de cinéastes Belges (Jacques Hardy, Max Naveaux et jean-Jacques Rousseau), cinéastes de l'extrême, tournant généralement sans moyens, sans acteurs ni équipe professionnel, voire sans caméra.

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03.06.2008

Menaces sur l'action culturelle/3

Le développement des Pôles Images dans les Régions semble par ailleurs préfigurer le recadrage de l’action publique sur des centres intégrés, regroupant des activités de production, de diffusion, de programmation, de formation, et de création, un peu à la manière des scènes nationales pour le spectacle vivant. Ces Pôles permettront à terme aux Régions de mener une politique autonome, de conclure des accords internationaux sans plus passer par un quelconque ministère. Et pourquoi pas une fois la machine lancée, en attribuer la gestion à une entreprise ? Déjà des Conseils régionaux, réduisant ou supprimant les subventions de fonctionnement, se sont dotés de cellules où les associations peuvent se renseigner sur la façon de faire évoluer leur activité « à but non lucratif » vers le secteur marchand. Plus clairement dit, on leur explique comment transformer une association en SARL. Reviendrions-nous au temps des féodalités ?

01.06.2008

Zizek vs. Jameson

"Une autre position : on accepte la futilité temporaire de la lutte, c'est une position de sceptique on dit qu'avec le triomphe total  du capitalisme actuel, la vraie résistance n'est plus possible, du moins pas dans les métropoles du capitalisme. Tout ce que nous pouvons donc faire jusqu'au réveil de l'esprit révolutionnaire du prolétariat mondial, c'est de défendre ce qui subsiste de l'État social. Donc on doit bombarder ceux qui détiennent le pouvoir de revendications impossibles à satisfaire. Par ailleurs, on se retire dans la sphère du travail universitaire où il est possible de continuer souterrainement le travail critique. C'est, pour moi, une position très confortable des critiques culturels américains 

À la fin, il y a cette figure un peu ridicule qui pense que si l'on fait une analyse d'un geste d'un personnage dans un film noir des années 40 c'est beaucoup plus subversif que de s'engager directement dans une lutte  politique."

Rires et protestations du public.

"Non ? Attend, c'est ça la position au fond de mon bon ami Fredric Jameson."

Slavoj Zizek, 17 et 18ème minutes de son allocution État d'urgence et dictature révolutionnaire le samedi 27 octobre 2007 dans le cadre du séminaire Marx au XXIème Siècle. L'esprit et la lettre, à Paris I.

 Le texte de l'allocution en format .pdf ici.

La vidéo visible en flux (WMW) ici.

Je vous conseille toutefois de voir l'intégralité de la vidéo car Zizek y développe un critique trés pertinente des processus de muséification de la gauche qui dépasse cette accroche quelque peu facile à l'égard de Jameson.

31.05.2008

Menaces sur l'action culturelle /2


L’action culturelle cinématographique ne constitue pas un secteur homogène, et recouvre aussi bien l’action de l’Etat et des collectivités territoriales, que celle des grandes associations nationales regroupant exploitants, formateurs, animateurs, distributeurs, réalisateurs, autour d’un projet souvent né d’un engagement militant (1). A une autre échelle, on trouve une pléiade d’associations régionales ou départementales, souvent très actives. Si les grandes associations nationales s’insèrent volontiers dans les politiques publiques en faveur du cinéma, c’est qu’elles ont largement contribué à en forger les grands principes politiques. Elles n’en demeurent pas moins attachées à une forme d’autonomie qui garantisse la pérennité de leur action.
Or, dans le contexte de la régionalisation, nombre d’associations ont vu leur action nationale mise en cause ces dernières années. Cela se traduit par le désengagement de l’Etat, la réduction ou la suppression du soutien financier, et le démantèlement progressif et insidieux de toute vision nationale – et au-delà – de l’action culturelle. Dans le même temps, et ce n’est pas forcément un paradoxe, l’effort des pouvoirs publics s’est porté sur le renforcement et le développement des dispositifs d’éducation à l’image (« Ecole et Cinéma », « Collège au Cinéma », et « Lycéens et Apprentis au Cinéma »), pour lesquels les collectivités territoriales sont de plus en plus fortement sollicitées. Ces dispositifs permettent à une croissante (mais petite) partie des élèves de découvrir un cinéma différent et de qualité. Avec une hausse de la fréquentation en trompe-l’œil, les dispositifs ont fini par représenter pour nombre de salles une part conséquente de leurs entrées annuelles. Parallèlement, la gestion de ces dispositifs a permis aux associations de consolider leur action par une source de financement fiable, l’animation d’un réseau, et l’embauche d’un personnel qualifié. Cependant, le secteur privé a rapidement revendiqué une répartition « équitable » du « marché », et a obtenu satisfaction malgré les résistances. Les diatribes des « indépendants » coincés entre les grands groupes (UGC, Europalaces – qui regroupe Gaumont et Pathé -, CGR, Kinepolis, …) et le parc des salles publiques – subventionnées – ont fini par payer. Ainsi, et en harmonie avec la politique de régionalisation chère à la Commission européenne, voit-on se constituer de véritables baronnies régionales (Marin Karmitz à Paris, Michel Vermoesen dans le Nord, Alain Bouffartigues dans le Sud-Ouest,…) qui capitalisent sur le secteur de l’Art et Essai, en profitant d’une réforme entrée en vigueur fin 1998. Celle-ci a indéniablement favorisé la moyenne exploitation, c’est-à-dire les indépendants qui sont à la tête de complexes privés. Leur arrogance ne connaît plus de borne, au point que Marin Karmitz, qui a pourtant bénéficié d’un important soutien public pour l’ouverture de certaines de ses salles parisiennes, n’hésite plus à dénoncer violemment la « concurrence déloyale » des salles subventionnées (comme s’il n’en faisait pas partie…), surfant sur la haine du service public que l’on excite quotidiennement à travers les médias. L’appétit vient en mangeant. Il faut dire qu’il doit être inquiet : si l’UGC Ciné-Cité des Halles déposait un dossier de classement, il deviendrait la première salle Art et Essai de France…


(à suivre)


(1)Dès le 18/04/2006, dans une lettre ouverte au Ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres, les principales structures d’action culturelle cinématographique en France ont réaffirmé l’importance de leur travail. Elles revendiquent aujourd’hui la nécessité du soutien public, qui doit leur donner les moyens de leur autonomie, non les domestiquer. Il s’agit de l’ACID (Agence du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion), ADDOC (Association des cinéastes documentaristes), l’AFCA (Association Française du Cinéma d’Animation), l’Agence du court-métrage, Carrefour des festivals, Documentaire Sur Grand Ecran, Les Enfants de Cinéma, le GNCR (Groupement National des Cinémas de Recherche), le GREC (Groupement de Recherche et d’Essais Cinématographiques), Images en Bibliothèques, Kyrnea, la Maison du film court, L’œil en cascade, Point ligne plan, la SRF (Société des Réalisateurs de Films), l’UFFEJ (Union Française du Film pour l’Enfance et la Jeunesse)




29.05.2008

"G.A.L." (Miguel Courtois)

Miguel Courtois, réalisateur de télévision (La Crim', notamment, sur France 2) passé au cinéma avec le très réussi El Lobo (où l'on pouvait se régaler du réel talent de comédien, malheureusement trop peu exploité, de Patrick Bruel), refait une apparition sur grand écran avec G.A.L., deux ans après la sortie espagnole. Le film s'inspire de faits réels, et met en scène l'enquête d'un couple de journalistes madrilènes qui mettent à jour l'implication du gouvernement dans la création des G.A.L., sinistres Groupes Antiterroristes de Libération, destinés à lutter contre l'ETA avec les armes des terroristes (assassinats, attentats, enlèvements,...).

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Même si G.A.L. est moins réussi que El Lobo, notamment à cause d'un scénario assez mal foutu, je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une certaine affection pour ce film. Il y a des côtés qui rappellent l'invraisemblance des feuilletons populaires qui me plaisent bien, comme aussi cette façon d'accentuer les traits des personnages (les méchants sont des méchants de B.D., avec un regard noir et une grosse barbe de brute qui fait peur). Un moment de bravoure du film est cette séquence d'assassinats ciblés par des mercenaires des G.A.L. filmée au ralenti sur la musique de Bang Bang d'Iggy Pop. C'est presque du pulp. Et puis, il y a le couple de journalistes, un homme et une femme très proches dans le travail. Pourtant la jeune femme se marie avec un autre (qu'on ne voit jamais), et mène une brillante carrière d'universitaire et d'essayiste après avoir quitté le journalisme. Son collègue et ami "ne dépasse pas la page 50" d'un roman à l'intrigue stéréotypée (comme elle le lui fait remarquer). Le film ménage plusieurs beaux instants où Manuel (José Garcia) regarde amoureusement Marta (Natalia Verbeke, excellente) comme une femme moderne et indépendante qui s'épanouit sans lui, ce qui ne fait que renforcer les liens qui les unissent. Un moment, elle couche avec lui, mais loin du cliché habituel de l'homme ayant enfin vaincu les résistances de la femme (mariée), l'acte intervient à l'initiative de Marta, suite au choc causé par l'assassinat d'une amie proche qui enquêtait avec eux. A cet instant, le Manuel que l'on voit n'est ni la victime d'une femme prédatrice, ni l'homme victorieux; il est juste un ami auprès de qui Marta a trouvé du réconfort, sans trahison, sans opportunisme. Un moment très simple, très affectueux. Enfin, troisième aspect intéressant du film, et non le moindre, le fait qu'il s'attaque à un sujet hautement sensible, hautement politique, comme dans El Lobo. On aimerait que ce genre de film soit fait en France (le réalisateur est franco-espagnol), la matière ne manque pas dans l'histoire noire de la République.

[Cette note nous a été communiquée par Joanna Orelski, lectrice de Nantes]