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02.05.2009
Paul Carpita, cinéaste franc-tireur
Paul Carpita, cinéaste franc-tireur : entretiens avec Pascal Tessaud
Editions l’Echappée, 2009, 158 p., 15 euros

« De toute manière, je ne me suis jamais considéré comme un cinéaste, je resterais toujours un instituteur des quartiers nord, fils d’un docker et d’une poissonnière de Marseille qui aime passionnément le cinéma ». C’est ainsi, avec une modestie caractéristique des personnes issues de milieux populaires, que Paul Carpita conclue son témoignage dans ce livre-entretien que lui consacre Pascal Tessaud. Et pourtant, Carpita n’est pas qu’un simple « cinéaste du dimanche » comme l’ont cru trop rapidement les « professionnels de la profession » de naguère. Il est au contraire un cinéaste de premier plan, avant-gardiste, moderne, incontournable – appelez-le comme vous voulez – mais aussi… oublié.
Et pourtant, son Rendez-vous des quais (1955) est assurément, comme le souligne Jean-Pierre Thorn dans la postface, « le maillon manquant du cinéma français », le trait d’union entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard.
Il est surtout le seul représentant d’un hypothétique néoréalisme à la française, mort-né, tué dans l’œuf par la censure. Censure de l’Etat français d’une part, empêtré dans ses guerres coloniales, censure du PC ensuite qui vote les plein pouvoir à Guy Mollet en 1956 et tente d’étouffer les divisions, censure des historiens du cinéma enfin, et plus largement de nos élites cinéphiles. Et tout ça pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le dit Pascal Tessaud avec un brin de colère, « on a voulu faire taire l’expression artistique la plus digne et la plus inspirée issue de la classe ouvrière ».
Voilà, ce petit livre rouge, édité par les dynamiques éditions L’Echappée, outre sa qualité de témoignage historique, est aussi et surtout une manière de manuel pour cinéastes francs-tireurs, un outil salutaire pour tous ceux, notamment parmi les jeunes issus de milieux populaires, qui voudraient reprendre le flambeau et témoigner coûte que coûte de leur vécu. Une nécessité toujours d’actualité, comme le constate Pascal Tessaud, réalisateur du remarqué Slam, ce qui nous brûle (2007) : « Car les questions que tu te posais dès la fin de la guerre, livrée ici spontanément, sans autocensure, sont inexorablement les mêmes que celles que la jeune génération doit se poser pour être toujours en éveil, en résistance, au cœur du monde, non pas à côté ni au-dessus ». Et quel plus bel hommage que de confier la préface à Ken Loach, cet autre cinéaste résistant qui a su, plus qu’aucun autre, filmer avec justesse la classe ouvrière. Loach qui écrit : « Depuis l’interdiction de son œuvre, Paul Carpita a mené une vie modeste. Preuve ultime, si nécessaire, de son intégrité. Il est temps que nous le reconnaissions enfin comme un héros ».
R.D.
Lire aussi mon article Le Rendez-vous des quais « oublié » par l’histoire.
>>> 3 questions à Pascal Tessaud :
Publier aujourd’hui un témoignage comme Paul Carpita, cinéaste franc-tireur relève-t-il, pour toi, d’un acte politique ? Et si oui, quel est son but ?

J’avais envie de faire ce livre avec Paul Carpita pour réhabiliter l’importance de son œuvre dans l’Histoire du cinéma français. Carpita est notre Rossellini ou De Sica à nous et personne ne le sait ou s’en soucie. La preuve, il a 86 ans et aucun ouvrage à échelle nationale n’avait été publié sur lui, un véritable scandale ! La France est un pays de l’écrit mais aussi de l’oubli, donc écrire un livre publié en librairie, c’est replacer Carpita à l’endroit même où on l’a repoussé, rejeté, exclu. Il y a une histoire nationale officielle qui écrase tout, qui impose des suprématies, des dogmes et des mythes sur des cadavres. Mon travail est politique car il repositionne l’œuvre bien vivante de Carpita dans un mouvement artistique mondial, qui part de Jean Renoir, arrive en Italie avec le néoréalisme et se prolonge avec les films réalistes anglais de Ken Loach, Alan Clarke, en passant par Stephen Frears, Peter Watkins ou Mike Leigh. Le contexte franco-français m’ennuie. C’est un circuit d’une pensée fermée, autiste et autocentrée. Il était important que Ken Loach fasse la préface, non pas pour le prestige mais pour sortir Paul Carpita de son image marginale d’amateur, de provincial naïf, de mec isolé face à l’intelligentsia et aux cercles parisiens. Le pot de terre contre le pot de fer. Une des figures de la Nouvelle Vague m’a même répondu que le cinéma de Carpita était bolchévique ! Nul n’est prophète en son pays…La France crève de ce centralisme intellectuel, cloisonné, snob, coupé du monde prolétaire et désormais sous-prolétaire. Lorsque l’on voit le revirement réactionnaire de certains soi-disant « gauchistes » de Mai 68 (Glucksmann, Finkielkraut et consorts) après les plus grosses émeutes de substrat prolétarien en 2005 dans nos périphéries, on comprend que la fracture est béante et que la mise en quarantaine de Paul Carpita par « les professionnels de la profession » provient avant tout, outre la culpabilité coloniale de la gauche sur l’Algérie, d’un mépris profond de l’élite sur la pensée et l’art émanant de milieu pauvre.
Ces gauchistes petits bourgeois de mai 68 qui crachaient sur le PCF, crachaient également sur la mémoire ouvrière de la résistance, sur une population « inculte » qui vivait à la périphérie des codes, des bons goûts de la Capitale et du « capital culturel » comme le disait Bourdieu. Carpita n’a pas été aidé, défendu et soutenu à cause de cela, car il était l’un des seuls cinéastes français de l’époque à venir du peuple. Et dans la mentalité typiquement aristocratique (la noblesse d’état), cet homme était à abattre ou à effacer. Que ce soient les professionnels du cinéma, la droite, la gauche au gouvernement pendant les révoltes algériennes ou la Nouvelle Vague, tout le monde avait de bonnes raisons d’étouffer cette vision néoréaliste en France, révolutionnaire dans la manière de filmer le peuple de l’intérieur, la rue et dans la manière de montrer une solidarité ouvrière contre le colonialisme. Les communistes de la résistance (FTP) avaient pourtant des cousins en Italie, les cinéastes néoréalistes anti-mussoliniens avaient tous leurs cartes au PCI et ont voulu révolutionner le cinéma italien collectivement. Paul Carpita, lui était seul, isolé à Marseille. Trop avant-gardiste. Ce livre ouvre des perspectives intéressantes car il permet au public de découvrir des racines inconnues d’un cinéma politique en France. Ce livre, je l’espère, sera lu par la nouvelle génération qui veut filmer le monde à hauteur d’homme. Carpita est un passeur, il a introduit la philosophie du néoréalisme italien dans la culture française. Il a subi une censure douloureuse de 35 ans, mais au final, la réhabilitation de son œuvre est une victoire pour lui et pour tous ceux qui voudront poursuivre sa recherche.
Tes films, Noctambules (cm, 2003), L’été de Noura (cm, 2005), Faciès (cm, 2008) ou Slam, ce qui nous brûle (doc., 2007) évoquent tous la réalité de la vie en banlieue. Que penses-tu d’abord de l’image des jeunes-de-banlieue véhiculée par les médias français (télé & ciné) ? Et, ensuite, comment en tant que cinéaste essayes-tu de te singulariser par rapport à ces questions de représentation ?
Je ne cherche pas à « évoquer la réalité de la vie en banlieue », c’est pour moi un concept totalement extérieur et touriste. Je poursuis la démarche qu’ont eue Carpita, Pasolini, Loach, Satyajit Ray ou Scorsese. Partir de son expérience personnelle, familiale. Partir de l’intime, de son appartenance à un milieu, à une classe sociale, à un quartier, à une population. Il s’avère que je viens d’un milieu ouvrier, mes quatre grands parents ont travaillé à l’usine. J’ai grandi en HLM en banlieue, soit. Mais ce n’est pas pour faire branché ou pour « dénoncer » des choses que je filme à la périphérie de Paris, mais parce ça m’est nécessaire, j’y ai vécu plus de 25 ans, c’est cet environnement multiculturel qui a fondé ma manière de voir le monde, la conscience de ne pas être du bon côté de la barrière, malgré le fait que je sois blanc. Je ne cherche pas le sensationnalisme sur la banlieue, ce qui attise la peur bourgeoise de la violence etc. La banlieue est devenue un produit marketing. La bourgeoisie blanche s’est accaparée ce produit : Skyrock, Luc Besson, Kourtrajmé, TF1 se font du blé sur la banlieue. Moi quand je vois toutes ces images caricaturales, j’ai l’impression de ne jamais y avoir mis les pieds en banlieue ! Et c’est pareil pour tous mes ami(e)s banlieusard(e)s, on est nombreux à penser cela. Il faut donc se réapproprier nos propres images, sans se plaindre du dégât causé ni de l’inertie générale, sinon on est dépossédé de sa propre identité. Filmer le quotidien, l’intime, le personnel contre les images policières et racoleuses. On peut faire des milliers de films dans un contexte social ouvrier, banlieusard. Faire des films oniriques, poétiques, des comédies, des thrillers, des films sociaux
etc. Le champ est vaste et inexploré. Pour moi le modèle après Paul Carpita reste Mehdi Charef avec Le Thé au harem d’Archimède (1984). C’est un chef d’œuvre totalement sous-estimé dans le cinéma français, l’équivalent d’un Beautiful laundrette de Stephen Frears en Angleterre ou d’un Mean streets de Scorsese aux USA. C’est un cinéma porté sur l’humain, sur le lien, qui ne frime pas, évite le sensationnalisme et touche au coeur. Le cinéma qui me parle, c’est celui qui réussit à faire combiner une expression très personnelle, intime d’un réalisateur à une appartenance au monde, au collectif. Carpita, De Sica, Fellini, Scorsese, Pasolini, Loach, Kechiche. Malheureusement, il est très rare en France de voir émerger des nouveaux films ancrés affectivement dans ces espaces sociaux. Combien de réalisateurs émergent de l’autre côté du périphérique ? Les statistiques sont catastrophiques.
Je sais que tu fondes beaucoup d’espoir sur la jeune génération d’artistes issus de milieux populaires (musiciens, écrivains, cinéastes, acteurs, etc.). Peux-tu nous parler de quelques-uns de tes récents coups de cœur ?
Il y a énormément de talents qui émergent loin du sérail, loin des salons parisiens. Aux Etats-Unis, c’est ce que l’on appelle le Contre-Culture et cette contre-culture là est repérée, soutenue, publiée, produite, diffusée depuis des décennies : de la Beat Generation en passant par le Spoken Word, de Jimi Hendrix à Public Enemy en passant par le nouvel Hollywood des années 70, toute une culture de contestation s’est emparée là-bas de la presse, des campus universitaires, des radios puis des télés même si comme le dit Gil Scott Heron « the revolution will not be televised » ! Cette présence multiculturelle et rageuse d’une culture ancrée dans la vie s’est imposée et véhicule une conscience populaire contre une culture élitiste et une consommation de masse. La France a 50 ans de retard ! Le talent est là pourtant: le hip hop français underground :
Casey, La Rumeur, Medine est bien vivant, d’autres explorent les associations musicales live : Rocé, Oxmo Puccino, Bams, D2Kabal, Apkass, le collectif de slameurs Chant d’encre, Coffee Milk and sugar dans la lignée des Roots redonnent aux mots poétiques et à la conscience politique un second souffle après les années 90 (Fabe, Iam, Assassin, NTM). Le mouvement slam, très injustement décrié par les rappeurs comme une mode de gentils garçons, a su faire émerger une nouvelle culture libre, une nouvelle génération qui en a marre du bling bling, du déni de la langue poétique et des cases bipolaires typiquement françaises. Le mouvement slam fait émerger une nouvelle voix qui se déculpabilise, s’affirme, écrit et se raconte sur ce que l’on vit et ressent, sans enjeu financier ou médiatique. Ce retour à l’oralité et à l’échange direct et horizontal aux autres est une révolution en France. Ça crée des émulsions, décomplexe notre rapport à la littérature, aux mots, à notre rapport à ce qui est sacralisé : Quoi de nouveau après Brel, Ferré, Brassens, Barbara, Gainsbourg ? L’art français est-il mort ? Je crois que le slam est une vraie lame de fond qui va insuffler un renouveau dans tous les champs de la création : Par exemple des slameurs se mettent à écrire des romans très intéressants, Edgar Sekloka vient de sortir un roman passionnant Coffee dans la collection eXprim’ qui a sorti des livres d’Insa Sané (autre ex rappeur, slameur) Sarcelles-Dakar. Julien Delmaire, autre slameur, écrit des recueils de
poésie magnifique « Nègres » par exemple avec une belle radicalité. D’autres livres vont arriver. Alors ok ce mouvement là n’est pas grand public, ne va pas vendre. Mais ce qui compte c’est que cette génération prenne conscience de son potentiel, expérimente et continue à faire, à créer, à concrétiser leur art pour se réapproprier ses mots, ses sons et ses images. Combler le vide malgré la surproduction d’inepties insipides du « Centre ». Ce que Pasolini appelait « le Palais ».
Je vois émerger de grands talents dans le nouveau cinéma. Des personnes qui grâce à la vidéo, l’enseignement universitaire et les subventions publiques parviennent petit à petit à produire des films nouveaux (courts métrages, documentaires et longs). La liste est longue ! Alain Gomis (L’Afrance, Andalucia), Bania Medjbar, Jérôme Maldhé, Brahim Fritah, Jacky Ido Nassim Amaouche, Atisso Medessou, etc et bien d’autres encore ! Des associations, des festivals, des collectifs et des fédérations émergent. A un moment donné, le cinéma français va devoir s’ouvrir pour que ces voix là s’expriment. Toutes ces personnes ont grandi en banlieue, ont étudié le cinéma avec passion. Ils amènent une autre subjectivité sur notre société et j’espère sincèrement qu’il n’y aura pas un quota infime et dérisoire de ces gens qui émergeront dans le long métrage à long terme. Malheureusement l’industrie du cinéma, qui suit les aléas de la crise économique, voudra de moins en moins de ces films et plus de Taxi 5. Il faut se battre pour que cela change sans perdre ses convictions. J’ose espérer que le succès mérité d’Abdelatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le mulet) ne sera pas l’arbre qui cache la forêt et que d’autres films pourront exister dans son sillon. Par ailleurs, des acteurs explosent : Jacky Ido joue dans le dernier Tarantino (Unglorious basterds), plein de comédiens talentueux comme Reda Kateb vont faire parler d’eux dans le dernier Audiard (Un prophète). Il faut maintenant laisser s’exprimer une nouvelle génération de créateurs en phase avec notre monde pour construire un nouvel imaginaire sur les ruines des modèles déchus. Les enfants de Paul Carpita s’activent dans l’ombre pour briser les murs !
Propos recueillis par Régis Dubois (par mail) le 29 avril 2009
09:11 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carpita pascal tessaud cinéma politique
17.03.2009
Entrisme au Centre Pompidou
VENDREDI 20 MARS 2009 AU CENTRE GEORGES POMPIDOU
LES CULTURAL STUDIES S'INVITENT
Retrouvez Maxime Cervulle (cofondateur de la revue POLI, et rédacteur de la revue Tausend Augen) ainsi que Geneviève Sellier (qui nous fait régulièrement le plaisir de collaborer à T.A.)
Né en Angleterre dans les années soixante, ce courant de recherches invite à questionner la notion de culture dans toutes ses dimensions et essentiellement dans son rapport au pouvoir et à l'identité.
Son origine remonte à la fondation, en 1964, du Center for Contemporary Cultural Studies à l'université de Birmingham par quelques chercheurs issus des départements d'analyse littéraire. Parmi eux, Richard Hoggart, dont l'ouvrage paru en 1957 The Uses of literacy, aspects of working class life, with special references to publications and entertainments a été traduit (La Culture du pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre) et introduit en France par Jean-Claude Passeron en 1970.
Ce terrain d'étude, qui articule culture populaire et médias, va s'enrichir à travers les travaux sur la réception des médias et sur les industries culturelles - grâce notamment à Stuart Hall et à son célèbre article Encoding/Decoding (Codage/Décodage). Cet intellectuel engagé, Anglais d'origine jamaïcaine, a également contribué à l'essor des études post-coloniales en faisant le lien théorique entre les questions d'identités ethniques, de rapports de race et les rapports de pouvoir dans la culture.
Par leur attention aux cultures populaires, aux "subcultures" et à la réception des médias "de masse", par leur caractère transdisciplinaire, les Cultural Studies ont ouvert la voie à de multiples champs d'études : genre, génération, fans, queer, postcolonialisme…
Depuis les années soixante, des milliers d'études issues des Cultural Studies constituent un corpus foisonnant qui féconde les travaux académiques dans le monde entier. Plusieurs caractéristiques les distinguent des études culturelles françaises, notamment une approche transdisciplinaire, un intérêt pour les pratiques ordinaires, une appréhension de la culture centrée sur les modes de vie plutôt que sur le savoir associé à un panthéon de grandes oeuvres littéraires et artistiques.
Si ce courant est resté longtemps méconnu en France, aujourd'hui les traductions de textes se multiplient et de nombreuses recherches s'y réfèrent. Un dialogue entre chercheurs français et anglais permettra de saisir en quoi les Cultural Studies constituent des ressources précieuses pour appréhender les identités multiculturelles des sociétés contemporaines.
16h-18h
Ouverture : Thierry Grognet, directeur de la Bibliothèque publique d'information
Origines et évolutions des Cultural Studies - spécificités nationales
Avec :
*David Morley, professeur au département Média et communications - Goldsmiths
College - université de Londres
*Erik Neveu, professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes
*Eric Maigret, professeur de sociologie des médias et études culturelles, université de Paris 3, Sorbonne Nouvelle : présentation de l'Anthologie, Cultural Studies
Animation : Christophe Evans, sociologue, Bibliothèque publique d'information
18h30-20h30
Les Cultural Studies et les études sur la culture contemporaine
Avec :
*Maxime Cervulle, doctorant en études culturelles, Paris 1 Panthéon-Sorbonne -CRICC: politique de l'image les Cultural Studies et la question de la représentation
*Eric Macé, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux : Les médiacultures
*Angela McRobbie, professeur au département Média et communications - Goldsmiths College - université de Londres : Young People and the (symbolic) violence of contemporary culture
*Geneviève Sellier, professeur d'études cinématographiques à l'université de Caen, membre de l'Institut universitaire de France : Cultural Studies, gender et études filmiques
Animation : Jade Lindgaard, journaliste, Médiapart
15:08 Publié dans Tausend Augen en action | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.03.2009
Coco Fusco
Le 14 janvier 2009, Coco Fusco était à Paris, au Palais de Tokyo, à l'initiative de Marie-Hélène Bourcier.
Je ne connaissais pas Coco Fusco dont le livre « Petit manuel de torture à l'usage des femmes-soldats » vient d'être publié aux éditions Les Prairies ordinaires. Elle a présenté le 14 janvier au public du Palais de Tokyo une vidéo tournée à l'occasion d'un stage un peu particulier : désireuse de mieux comprendre les mécanismes qui président à la mise en oeuvre des techniques d'interrogatoire de l'armée américaine, Coco Fusco a constitué un groupe exclusivement féminin, et a loué les services d'une société d'anciens militaires reconvertis dans le conseil et l'organisation de stages pour amateurs de sensations fortes...
Il faut dire aussi que Coco Fusco avait été extrêmement frappée du fait que des femmes soient mêlées aux actes de torture commis par l'armée américaine, notamment à Abou Ghraïb.
Ces femmes ont donc obéi à des ordres visant à humilier et à infliger à des prisonniers musulmans des tortures psychiques supposées correspondre à leurs points faibles : lap dance, aspersion de sang menstruel ou supposé tel, exhibition sexuelle (des soldates se masturbant devant eux) etc.
Bien entendu, Coco Fusco a raison de souligner que la décision d'utiliser des femmes dans ce contexte correspond avant tout aux stéréotypes américains sur la femme qu'aux supposés tabous et interdits liés à « la » culture musulmane. Certains sont allés jusqu'à dire que cela ne leur aurait pas déplu d'être ainsi torturés...
De fait, le film projeté par Coco Fusco, dès les premières images, évoque le décor de films BDSM plus ou moins soft tels qu'on les connaît. Il n'est pas idiot de penser qu'une confusion peut naître : avec les moyens à sa disposition et en vue d'utiliser le matériau filmé comme point d'appui pour un travail plus en profondeur, Coco n'a pas cherché à travailler particulièrement la mise en scène, le montage, le sens des images; ce film vidéo est indissociable de l'intervention qui l'accompagne, et c'est bien ainsi que Coco procède. Chaque projection est accompagnée d'un débat qu'elle mène seule ou en compagnie d'un ex-soldat du groupe Delta. Cette articulation est très importante : on l'a vu immédiatement après la projection, avant que les échanges viennent donner du sens à ce qu'on venait de voir.
Après avoir vu pendant une vingtaine de minutes des jeunes femmes se faire gifler, insulter, rouler sur le sol, attacher, on pouvait avoir principalement deux types de réactions (qui se sont d'ailleurs exprimées dans la salle) : une première réaction correspondait aux clichés du BDSM ou à la représentation qu'on peut s'en faire à travers ses avatars dans la culture de masse, et trouvait dans le film un certain nombre de points de repère; les personnes dans ce cas pouvaient osciller entre un vague phénomène de reconnaissance qui les identifiait à la fois aux bourreaux et à leurs victimes (et cela renvoie au commentaire souligné plus haut des gens à qui « ça n'aurait pas déplu d'être torturés ainsi par des femmes » – ou des hommes, lorsqu'on voit le film, et que l'on comprend que dans ce film, tout est très « safe » finalement). La seconde réaction, assez différente, mais pas tant que ça, correspondait à la position habituelle de l'être humain homme ou femme blanc occidental qui réagit à toutes images jugées choquantes sur un mode moraliste. D'autant qu'ici, les images renvoyaient explicitement à la dénonciation de la torture par un pays occidental à l'encontre de représentants du « Tiers-Monde » symbolique, ce qui les rendent d'autant plus insupportables; cette réaction politique et militante a tendance à avoir du mal à discerner la représentation, du réel et à accorder aux images un pouvoir disproportionné, quasi-magique. Cette deuxième réaction correspond aussi à ce que Coco identifie comme la « tendance fréquente chez les opposants à la guerre qui consiste à ne plus même se penser comme Américains à force de s'identifier moralement aux victimes d'une violence qui leur est infligée en notre nom ». Mais au fond les deux réactions sont typiques des processus que questionne Coco dans son livre et à travers cette performance filmée (elle parle dans le livre de « plaisir trouble de la complicité » au spectacle de ces « torture chicks » à l'air innocent).
Ainsi, il a fallu notamment que Coco explique que cette façon de rejouer l'expérience vécue par d'autres pour mieux la comprendre est caractéristique de la culture américaine (et des anglo-saxons : d'ailleurs c'est aux Etats-Unis qu'est né le jeu de rôles...), rendant inadéquate la réaction typique d'un public français de s'indigner devant cette complaisance à « jouer » la torture alors que c'est « si horrible ». Le fait que Coco sorte le questionnement d'un rapport strictement « moral » (ipso facto judéo-chrétien) a joué un grand rôle dans la qualité et l'intelligence de son intervention.
On la suivra moins dans son raisonnement sur la banalisation de la torture dans les séries et les jeux vidéo cause selon elle d'un rapport faussé à cette chose horrible en soi.
Mais outre la lecture de son ouvrage, par ailleurs préfacé par Claire Fontaine (entretien à lire dans le n°32 de Tausend Augen), où l'on retiendra cette phrase : « j'ai trouvé de mon côté très révélateur que ce soit la femme jouant le rôle de la mauviette qui incarnât, aux yeux des spécialistes de l'interrogatoire, le personnage le plus convaincant. », nous vous conseillons d'assister le 14 janvier dernier à cette intervention de Coco Fusco.
16:38 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : coco fusco, claire fontaine
24.02.2009
Il n'y a pas de réel en soi.
La politique de l'art ne peut [...] régler ses paradoxes sous la forme d'une intervention hors de ses lieux, dans le "monde réel". Il n'y a pas de monde réel qui serait le dehors de l'art. Il y a de plis et des replis du tissu sensible commun où se joignent et se disjoignent la politique de l'esthétique et l'esthétique de la politique. Il n'y a pas de réel en soi, mais des configurations ce qui est donné comme notre réel, comme l'objet de nos perceptions, de nos pensées et de nos interventions. Le réel est toujours l'objet d'une fiction, c'est-à-dire d'une construction de l'espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable. C'est la fiction dominante, la fiction consensuelle, qui dénie son caractère de fiction en se faisant passer pour le réel lui-même et en traçant une ligne de partage simple entre le domaine de ce réel et celui des représentations et des apparences, des opinions et des utopies. La fiction artistique comme l'action politique creusent ce réel, elles le fracturent et le multiplient sur un mode polémique. Le travail de la politique qui inventent des sujets nouveaux et introduit des objets nouveaux et une autre perception des données communes est aussi un travail fictionnel. Aussi le rapport de l'art à la politique n'est-il pas un passage de la fiction au réel mais un rapport entre deux manières de produire des fictions. Les pratiques de l'art ne sont pas des instruments qui fournissent des formes de conscience ou des énergies mobilisatrices au profit d'une politique qui leur serait extérieure. Mais elles ne sortent pas non plus d'elles-mêmes pour devenir des formes d'action politique collective. Elles contribuent à dessiner un paysage nouveau du visible, du dicible et du faisable. Elles forgent contre le consensus d'autres formes de "sens commun", des formes d'un sens commun polémique.
Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Editions La Fabrique, 2008, pp. 83-84
13:20 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rancière, le spectateur émancipé, art politique, fiction politique de l'art
23.02.2009
Valse avec Bachir, retour
Valse avec Bachir, film israélien de Ari Folman très favorablement accueilli par la critique (et au festival de Cannes) m'a laissé une drôle d'impression, un quelque chose qui ressemble à de la gêne. Pas de l'ennui, non, et puis c'est toujours sympa (et excitant) d'entendre dans une salle obscure "Enola Gay" ou "This is not a love song", chanson de mes années lycée, quand je fréquentais en veste de tweed mes amis grunge.
De la gêne pourquoi? Voilà un film critique à l'égard de la politique d'Israël me dit-on. Un film qui ne se VOILE pas la face (contrairement à ceux de l'autre côté) et qui questionne la culpabilité/responsabilité israélienne dans le massacre de Sabra et Chatila. Et c'est précisément ça qui me pose problème. Nous vivons dans un contexte global où la représentation médiatique des palestiniens les enferment (comme ça ou autrement...) dans le rôle de fanatiques (Hamas, kamikazes), ou d'enfants immatures (Intifada), d'adultes démissionnaires corrompus (le Fatah) ou plein de bonnes intentions, mais dépassés par les événements (Mahmoud Abbas) - toutes choses qui justifient bien évidemment l'intervention militaire israélienne, le blocus, le Mur, les législations racistes, etc.
Dans cette représentation globale des palestiniens, surtout en occident (mais aussi par exemple dans les pays arabes, bien que ce soit d'une façon plus perverse - il faudra y revenir car c'est intéressant), il n'y a pas pour eux de possible humanité.
C'est ce que raconte, en creux, Valse avec Bachir : alliance entre un film tourné sur l'entre-soi israélien et un contexte global de réception stucturé par la représentation que je viens d'esquisser des palestiniens. En effet, ici, il est question aussi de la capacité des israéliens de se questionner; de leur capacité à dire qu'ils ont la mémoire et l'oubli, qu'ils en souffrent, qu'ils sont humains. Les palestiniens ne sont que des victimes, dans une forme d'abstraction révélatrice du déni israélien, même en creux : "eux", ne sont pas vraiment des êtres humains, ils ne sont pas capables d'humanité comme nous le sommes en dépit de nos crimes, car nous agissons aussi contraints et forcés, et c'est cela qui nous est insupportable, car au fond, nous ne sommes peut-être pas ainsi, nous avons la conscience critique.
Tout l'inverse, finalement, du travail d'Eyal Sivan, longuement défendu dans Tausend Augen (n°29).
08:31 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note