10.11.2008
Les historiens n’ont pas le monopole de la mémoire
Voici de nouveau un billet (les précédants sont à lire ici) reprenant un article sur les questions des lois mémorielles, cette fois émanant du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire.
Un débat ouvert dans Le Monde par les articles de Pierre Nora et Christiane Taubira (les 10 et 16 octobre) ne peut se réduire à une opposition entre historiens et politiques, car il divise aussi les historiens. Dès mars 2005, nous avons réagi contre la loi du 23 février qui invitait les enseignants à montrer le "rôle positif" de la colonisation, mais nous n’avons pas signé la pétition "Liberté pour l’Histoire" publiée neuf mois plus tard dans Libération. Nous ne pouvions pas accepter que la "loi Gayssot" (pénalisant les propos contestant l’existence des crimes contre l’humanité), la "loi Taubira" (reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que "crimes contre l’humanité") et la loi portant sur la reconnaissance du génocide arménien de 1915 soient mises sur le même plan qu’un texte faisant l’apologie de la colonisation, et cela au nom de la "liberté de l’historien".
Nous l’acceptions d’autant moins que cet appel ne posait pas dans toute sa généralité la question du rôle de la loi par rapport à l’histoire, laissant notamment de côté d’autres "lois mémorielles" comme celle de 1999 substituant l’expression "guerre d’Algérie" à "opérations en Afrique du Nord". L’appel de Blois lancé récemment par les promoteurs de la pétition "Liberté pour l’Histoire" n’aborde pas, lui non plus, la question des rapports entre la loi, la mémoire et l’Histoire, sur des bases pertinentes. Contrairement à ce qu’affirme ce texte, nous ne pensons pas qu’il existerait en France, ou en Europe, une menace sérieuse contre la liberté des historiens.
Cet appel se trompe de cible quand il présente la décision-cadre adoptée le 21 avril 2007 par le conseil des ministres de la justice de l’Union européenne comme un risque de "censure intellectuelle" qui réclamerait leur mobilisation urgente. Ce texte demande aux Etats qui ne l’ont pas déjà fait de punir l’incitation publique à la violence ou à la haine visant un groupe de personnes donné, de réprimer l’apologie, la négation ou la banalisation des crimes de génocide et des crimes de guerre, mesures que la France a déjà intégrées dans son droit interne par les lois de 1990 et de 1972.
Il ne nous paraît pas raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. Pour la Cour européenne, "la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression". La décision-cadre précise qu’elle respecte les droits fondamentaux reconnus par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment ses articles 10 et 11, et n’amène pas les Etats à modifier leurs règles constitutionnelles sur la liberté d’expression.
LES "REPENTANTS"
En agitant le spectre d’une "victimisation généralisée du passé", l’appel de Blois occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé. Nous déplorons également la croisade que ce texte mène contre un ennemi imaginaire, les "Repentants", qui seraient obsédés par la "mise en accusation et la disqualification radicale de la France". L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé.
Dans un Etat libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définir la vérité historique. Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées qui font retour dans son présent.
En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens - heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation - et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir.
Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel sont historiens et membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH).
[Texte paru dans l’édition du Monde du 7 novembre 2008]
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06.11.2008
Identités et cultures : politiques des cultural studies
Un livre de Stuart Hall, traduit de l'anglais par Christophe Jaquet, édition établie par Maxime Cervulle (éd. Amsterdam, 2007, 328 p. 22 euros).

Il aura fallu attendre quelque quarante années pour qu’enfin les fameuses « cultural studies » anglo-américaines trouvent un semblant d’écho en France. Ce recueil d’articles traduits et publiés chez Amsterdam et signés Stuart Hall, l’un des pères des cultural studies britanniques, en est le signe le plus tangible. Mais combien la résistance hexagonale aura été longue… Jusqu’alors nous n’avions en français qu’une timide Introduction aux Cultural Studies (de Mattelart et Neveu, Repères- La Découverte, 2003) et surtout des essais critiques anti-cultural studies comme celui de Jordi Vidal, au titre sévère de Servitude et Simulacre (Allia, 2007). Autant dire que la partie n’est pas encore gagnée. Mais qu’est-ce qui dérange tant dans les cultural studies ? Et surtout, qu’entend-on par le terme de cultural studies ? C’est tout l’intérêt de ce livre que de tenter d’y répondre.
Je n’hésiterai pas à dire que les Cultural Studies constituent une véritable révolution au sein des sciences humaines, du même ordre, mais à une échelle encore bien plus importance, que le tournant bourdieusien des années 60-70 en France. Les cultural studies c’est tout simplement une nouvelle façon de voir le monde et en premier lieu la culture, mais aussi la lutte des classes, la politique, l’histoire… Pour aller vite, puisque je n’épuiserai certainement pas ici le sujet, disons que les cultural studies permettent un décentrement du point de vue dominant, du « centre » vers les « périphéries », autrement dit un déplacement du discours hégémonique (légitime, autorisé, officiel) vers les marges (définie en termes de classes, de genres ou de « races »). Dit encore autrement, elles permettent aux agents issues de « minorités » dominées de se lancer à l’assaut des dogmes universitaires en partant du simple postulat que depuis des siècles le Savoir institutionnel (politique, historique, culturelle…) a été portée par un regard unique – et donc éminemment orienté : celui des hommes, blancs, bourgeois et essentiellement « straight » (hétéronormé). Cela n’a l’air de rien mais c’est énorme. Parce qu’au-delà de la classique « lutte des classes » fondée sur une lecture économique des rapports de forces (approche marxiste orthodoxe), les cultural studies nous enseignent qu’il existe une autre forme de domination tout aussi efficiente et décisive : la domination culturelle (qui d’ailleurs, en dernière instance, est liée à la première en terme de reproduction des élites). Mais surtout, là où Bourdieu, qui faisait le même constat, en tirait une conclusion fort pessimiste – le déterminisme social envisagé dans le cadre d’une certaine acceptation de la hiérarchie culturelle – les cultural studies, elles, célèbrent la richesse des cultures dominées, autrement dit la « culture populaire » et la « culture de masse ». Et en cela, c’est un vrai changement radical, surtout pour un pays comme la France qui n’a de cesse de se gargariser et de se replier sur son héritage philosophique « universaliste » hérité des Lumières et sur sa culture légitime, « savante » et éminemment bourgeoise. Voilà, les cultural studies permettent un renversement des normes et constituent en cela un véritable acte politique.
Concrètement, ce que nous dit Stuart Hall dans ce livre, c’est qu’il faut dépasser l’opposition binaire entre d’un côté un structuralisme qui ne peut considérer les agents dominés que comme des moutons aliénés (concept marxiste de « fausse conscience » ou d’ « opium du peuple ») et de l’autre un culturalisme populiste qui fantasme une culture prolétarienne « pure », authentique et autonome, non contaminée par la culture de masse. C’est entre ces deux paradigmes que se situent les cultural studies. Ou pour le dire autrement, et de façon plus simple, arrêtons de penser que les agents issus des classes populaires sont constamment manipulés (et manipulables) par les médias de masse et la société de consommation. Comme le rappelle Richard Hoggart, l’autre père des cultural studies, les agents des classes populaires « ne sont certainement pas aussi stupides que le donne à penser la nourriture spirituelle commerciale qu’ils reçoivent » (dans 33 Newport Street, autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Seuil, 1991, p. 239). Car les personnes issues de milieux dépourvues de « capital culturel légitime » ne sont pas pour autant dupes de ce qu’elles voient et de ce qu’elles consomment. Ecoutons ce que disait Hall à ce sujet en 1981 : « Il est vrai qu’au XXe siècle un grand nombre d’individus consomment et apprécient effectivement les produits culturels de nos industries culturelles modernes, alors il s’ensuit qu’un grand nombre de travailleurs est nécessairement compris dans ces publics. Et si les formes et les relations dont dépend la participation à cette sorte de "culture" commerciale sont purement manipulatrices et dévalorisantes, alors les gens qui la consomment et l’apprécient doivent eux-mêmes vivre dans un état permanent de "fausse conscience" et être dévalorisé par ces activités. Tous doivent être des sortes d’"idiots culturels", incapables de dire que ce dont on les gave est une forme actualisé d’opium du peuple. Ce jugement nous permet d’éprouver une certaine satisfaction à dénoncer les agents de la manipulation et de la tromperie de masse – les industries culturelles capitalistes ; mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une vision qui puisse survivre longtemps en tant qu’explication pertinente des relations culturelles, et moins encore comme une perspective socialiste de la culture et de la nature de la classe ouvrière. Enfin, la notion de peuple comme force purement passive est une perspective profondément non socialiste » (p. 71-72). Ici, Hall met le doigt sur un vrai problème lié à la critique marxiste traditionnelle, depuis l’école de Francfort jusqu’aux structuralistes : à vouloir dénoncer les superstructures bourgeoises et aliénantes, ils ont oublié que les prolos avaient aussi un cerveau, pour les confiner dans le rôle de pions esclaves de ces structures, qu’elles se nomment religions ou médias de masse. Or il semble qu’en pensant ainsi les rapports de classes, et même avec la meilleure intention du monde, ils jouent finalement le jeu des élites et de la domination.
Alors bien sûr que la plupart des produits de la société de consommation de masse sont manipulateurs, mais ce n’est pas pour autant que les « gens ordinaires » s’y laissent prendre contre leur gré, et ce n’est pas pour autant que ces productions sont « débiles ». Et d’ailleurs, je pense avec Hall que si les classes populaires apprécient la culture de masse (par exemple le cinéma hollywoodien) c’est précisément parce que les produits « commerciaux » s’inspirent le plus souvent du vécu des classes populaires, mais pour le refaçonner dans un mouvement permanent de va-et-vient. C’est ici qu’entre en jeu le concept-phare de Hall concernant la réception des produits culturels. Selon lui en effet, les spectateurs restent rarement passifs devant une œuvre, bien au contraire, ils n’ont de cesse de négocier avec elle : il parle de « lecture négociée », de « perception sélective » et même de « lecture oppositionnelle », en tenant toujours compte des complexes processus de réception à l’œuvre dans tout type de communication. Aussi fait-il bien la différence entre la production d’un message, son « encodage » (et ses intentions), et sa réception, son « décodage » susceptible de varier selon le profil du récepteur mais aussi selon le mode de réception (le contexte « déterminé », époque, lieu…). Ils peuvent ne pas coïncider lorsque les codes du producteur et ceux du récepteur sont asymétriques. On voit bien en quoi cette théorie est intéressante pour l’étude des films notamment. Elle nous permet par exemple de tenter de comprendre pourquoi les grands succès commerciaux parviennent à toucher un large public - et particulièrement les classes populaires : sans doute parce que celles-ci y trouvent un sens qui leur est propre et qui échappe aux critiques « avertis » de cinéma, le plus souvent prisonniers de leurs normes culturelles bourgeoises.
Bref, c’est cela en deux mots les cultural studies : prendre tout simplement la culture populaire – et la culture de masse – au sérieux, ce qu’a magistralement fait par exemple Richart Hoggart dans La culture du pauvre : étudier une forme d’expression culturelle non-légitime sans a priori. Et c’est ce que feront après lui d’autres chercheurs issus de « minorités » dominées : femmes, Noirs, homosexuels, etc…
Alors si vous n’avez pas peur de voir vos certitudes intellectuelles ébranlées, je vous recommande vivement ce livre essentiel qui, disons-le, n’est pas facile d’accès au premier abord, mais qui gagne à être lu et relu pour peu qu’on s’en donne le temps. Et puisque vous y êtes, (re)lisez aussi cet autre ouvrage incontournable – qui est à l’origine même des cultural studies – , La culture du pauvre : étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre de Richard Hoggart originellement publié en Grande-Bretagne en 1957 et miraculeusement traduit en France (merci M. Passeron) en 1970 dans la collection « Le sens commun » aux éditions de Minuit.
A signaler aussi deux autres ouvrages de Stuart Hall récemment publiés : un petit entretien aux éditions Amsterdam (Stuart Hall par Alizart, Macé et Maigret, 2007) et Le populisme autoritaire (sur l’ère Thatcher) toujours chez le même éditeur. Ainsi qu'un autre ouvrage de référence sur les cultural studies britanniques : Sous-culture : le sens du style de Dick Hebdige initialement publié en 1979 (Zones, La Découverte, 2008).
R.D.
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Le sens des images (blog de Régis Dubois)
Régis Dubois, rédacteur de la revue tausend augen, a lancé son propre blog : Le sens des images, cinéma et politique.
Vous pourrez y lire, notamment, des préfigurations et des développements d'articles qu'il a livré à la revue.
Bonne lecture !
15:39 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : régis dubois, tausend augeen, le sens des images
04.11.2008
In France, It’s Vive Le Cinéma of Denial
In France, It’s Vive Le Cinéma of Denial
Ainsi titre le New York Times un article transversal sur la production cinématographique hexagonale.
Il y est question dudit déni des questions sociales et politiques dans les grosses productions (par exemple le fait que l'origine nord-africaine des deux acteurs principaux du plus grand succès du cinéma français ne soit pas relevé dans les critiques, débats et discussions sur et autour du film).
Malheureusement, le critique new-yorkais ne fait qu'interviewer les sempiternels Frodon, DeBaecque et les productrices de Haut et Court, ce qui, au final, ne vient que confirmer ce que ces omniprésents/omnipotents nous ressassent sans arrêts mais qui n'est que leur point de vue (intéressé).
21:30 Publié dans Débats et Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : frodon, de baecque, haut et court, new york times, cinéma du déni
28.10.2008
Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold
On vous a ici même parlé plusieurs fois de notre ami et collaborateur Alain Deneault et de son dernier livre, Noir Canada.
Voici la suite du chantage au silence.
Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold
Montréal, 27 octobre 2008
Les Éditions Écosociété et les trois auteurs de Noir Canada – Alain Deneault, William Sacher et Delphine Abadie – ont reçu le 19 septembre dernier une nouvelle mise en demeure de Barrick Gold les enjoignant de cesser, « dans le cadre de la campagne de financement ou de solidarité, de lobbying politique, d’événements promotionnels, d’entrevues médiatiques ou sur des sites Internet », de qualifier de « poursuite-bâillon » la poursuite qu’elle leur intente.
La lettre d’avocat avise les auteurs et l’éditeur de Noir Canada qu’ils s’exposent ce faisant à « davantage de dommages punitifs » et que leur « comportement rendra d’éventuelles rétractations, excuses publiques, ou actions réparatrices encore plus difficiles et embarrassantes ».
Rappelons que Barrick Gold, plus importante société aurifère du monde, intentait en mai dernier une poursuite en diffamation de 6 millions de $ à l’endroit des Éditions Écosociété et des auteurs de Noir Canada. Quelques semaines plus tard, une autre géante de l’extraction de l’or, Banro Corporation, venait à sa rescousse en déposant contre l’éditeur et les auteurs une seconde poursuite pour 5 millions de $.
Noir Canada : un simple cas de libelle diffamatoire?
Persistant à présenter les références bibliographiques de Noir Canada comme des « fausses affirmations », Barrick et Banro voudraient bien traiter Noir Canada comme un simple cas de libelle diffamatoire. Pourtant, les sources citées dans l’ouvrage, rapportant des écarts de conduite, des abus, voire des crimes de la part de compagnies canadiennes en Afrique, sont suffisamment nombreuses et crédibles pour justifier la tenue d’un débat public sur la question et la création d’une commission indépendante d’enquête. On ne saurait exiger d’auteurs et d’éditeurs qu’ils se substituent à la justice ou à l’appareil d’État et qu’ils administrent eux-mêmes des preuves in fine.
Une poursuite-bâillon a pour effet d’entraver le débat public et de restreindre la liberté d’expression, en contraignant les défendeurs à mobiliser toutes leurs ressources financières et humaines pour assurer leur défense. Aujourd’hui, Barrick voudrait nous interdire l’usage du terme « poursuite-bâillon », ce qui aurait pour effet de nuire à notre défense et de rendre difficile, voire impossible, notre campagne de solidarité et de financement. Cela risquerait en effet de nous priver des seules ressources nous permettant d’assumer les frais que supposent pareilles poursuites. Il s’agit d’une méta-Slapp, d’une Slapp au carré!
Écosociété et ses auteurs ne comptent pas reculer devant ce qu’ils ressentent comme des menaces. Ils poursuivent leur travail d’éditeur et d’auteurs engagés et continuent de dénoncer les poursuites-bâillons qui ont pour effet d’empêcher le libre accès de tous, et dans ce cas précis de chercheurs universitaires, au débat public.
Des universitaires appuient les auteurs de Noir Canada
Un collectif d’universitaires de l’Université de Montréal et de l’UQAM a publié dans Le Devoir le 29 septembre dernier une lettre d’opinion intitulée « Le discours orwellien de Barrick Gold », dans laquelle ils soutiennent que « la poursuite de Barrick Gold est une attaque directe contre la liberté de recherche universitaire et la quête de vérité, essentielles à toute société démocratique ». Pour lire cet article dans son intégralité, consultez notre revue de presse.
Pierre Noreau, président de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), en appelle pour sa part à « l’élaboration des conditions d’un véritable débat public », parmi lesquelles « la reconnaissance de l’immunité dont doit être revêtu le monde de la recherche » et « la liberté de parole qui doit être reconnue au chercheur et au penseur dans notre société ». L’Acfas vous invite d’ailleurs à participer à la campagne de signatures de la lettre «Savoir et se taire? De la nécessité des chercheurs dans l’espace public » parue dans Le Devoir le 21 août 2008

Chronique juridique
Par Alain Deneault, auteur de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique.
Une poursuite judiciaire suppose pour des auteurs et un éditeur de se découvrir soudainement dans la position sociale de « défendeurs », de devoir de ce fait même mobiliser énormément de temps et d’énergie pour constituer des dossiers et répondre obligatoirement à des interrogatoires hors cour qui peuvent s’étendre sur plusieurs journées. Une poursuite contraint aussi les « défendeurs » à engager des frais judiciaires considérables, qui sont de nature à les ruiner avant même que leur procès n’ait commencé, sitôt que la partie qui poursuit exige beaucoup de temps et de documents de leur part. Les « défendeurs » découvrent alors l’ampleur des droits qu’a soudainement sur eux la partie qui poursuit.
L’argent devient donc un élément fondamental de la lutte. On n’a accès à la justice que si on a les moyens de se payer les services d’un avocat. Car un avocat ne défend pas un citoyen, mais nommément un « client ». La notion de « client » n’est dans son fondement ni juridique, ni civique, mais économique. Elle implique la possession de capitaux financiers. Or, on n’a vraiment accès à la justice que par le biais d’un avocat et un avocat défend en principe des clients, c’est-à-dire ceux qui ont les moyens de réclamer ses services. Les auteurs et l’éditeur de Noir Canada font aujourd’hui difficilement exception. Ils arrivent tout de même aujourd’hui à tenir tête aux deux sociétés qui les poursuivent pour un total de 11 millions $, essentiellement grâce au soutien que la population leur manifeste dans le cadre de leur campagne de financement ainsi qu’à la générosité proverbiale de leur avocat québécois et du service juridique ontarien Ecojustice . Ils seraient sinon déjà ruinés, avant même qu’un juge se soit concrètement saisi de leur dossier. Cela présage du pire : tout livre qui déplaît à une « personne morale » dont les fonds sont colossaux peut aujourd’hui entraîner à leur perte éditeurs et auteurs, même si le livre en question est fait en adéquation avec les méthodes de recherche qui prévalent dans l’institution universitaire et le milieu de l’édition. Cet état de fait dans notre administration du droit est de nature à faire craindre le pire, et donc à mobiliser le monde universitaire ainsi que tous les citoyens qui ont à c¦ur la possibilité même du débat public.
Écosociété réclame l’adoption rapide du projet 99
Le 13 juin dernier, prenant acte du vaste consensus existant au Québec pour protéger la liberté d’expression, le ministre de la Justice du Québec, M. Jacques Dupuis, déposait le projet de loi 99 intitulé « Loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l'utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d'expression et la participation des citoyens aux débats publics ».
Les Éditions Écosociété saluent cette initiative visant à garantir la liberté d’expression et à favoriser l’accès équitable à la justice pour l’ensemble des citoyens. Cependant, nous souhaitons voir le projet de loi 99 bonifié, notamment pour s’assurer qu’une poursuite puisse être déclarée abusive dès lors qu’elle a pour effet de nuire au débat public. Nous souhaitons, il va s’en dire, voir ce projet de loi amélioré et adopté le plus rapidement possible.
Pour connaître les revendications communes des Éditions Écosociété, de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) et de la Ligue des droits et libertés, consultez notre site à l’adresse suivante : http://slapp.ecosociete.org/fr/node/10633.
Nous soutenir
Les Éditions Écosociété sollicitent à nouveau votre aide dans cette lutte pour la libre participation au débat public. Bien que nous bénéficiions d’un vaste réseau d’appuis et d’une équipe juridique bénévole, votre soutien financier est important afin de défrayer les coûts inhérents à ce type de poursuites.
Vous pouvez faire un don aux Éditions Écosociété via notre site Internet http://slapp.ecosociete.org/fr/node/32 ou en envoyant un chèque à l’adresse suivante :
Les Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5
Vous pouvez également :
1. Diffuser largement ce bulletin d’information en le transmettant à tous vos contacts et en les invitant à signer la pétition d’appui: http://slapp.ecosociete.org/fr/node/add/signature.
2. Acheter le livre Noir Canada: http://www.ecosociete.org/outrouverlivres.php.
3. Inviter un représentant d’Écosociété et/ou les auteurs de Noir Canada dans le cadre de vos activités/évènements pour présenter le livre Noir Canada, pour aborder la problématique du pillage de l’Afrique par les compagnies canadiennes, pour traiter de la question des poursuites-bâillons ou simplement pour tenir une table de vente et d’information.
4. Les Éditions Écosociété sont toujours à la recherche de traducteurs bénévoles pour assurer la traduction (du français vers l’anglais) de communiqués, bulletins d’information et courts textes apparaissant sur le site internet. Écrivez-nous!
LES ÉDITIONS ÉCOSOCIÉTÉ VOUS REMERCIENT DE VOTRE SOUTIEN !
L’équipe des Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5
Téléphone: (514) 521-0913
Télécopieur: (514) 521-1283
Courriel: amvoisard@ecosociete.org
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22.10.2008
Taubira, Histoire, Mémoire
Nous publions ci-dessous le texte que Mme Taubira a fait paraître dans Le Monde du 15 octobre 2008 en réponse à l'article de Pierre Nora, autour de l'Appel de Blois lancé par l'Association Liberté pour l'Histoire. Il nous a semblé que ce texte pouvait ouvrir une discussion sur le blog, en préambule à certains textes du prochain numéro dont les réflexions recoupent celle-ci.
Liberté pour l'Histoire ? Je ne sache pas que l'Histoire pût être emprisonnée ! Tronquée parfois, évacuée sans doute, contorsionnée au besoin. C'est le sort qui fut réservé aux histoires coloniales de la France dans cette somme passionnante de 5 000 pages dirigée par Pierre Nora, intitulée Les Lieux de mémoire et sous-titrée Entre mémoire et histoire. Cinq mille pages dont une quinzaine consacrée à l'Exposition coloniale de 1931, abrégé ou paradigme des trois siècles et demi que durèrent les deux périodes coloniales françaises. Un article sur le café, d'une vingtaine de pages, ne réserve pas une ligne aux économies de plantation.
De tels partis pris ont leur part dans les polémiques que déclenchent les multiples lieux de savoir qui échappent à l'enseignement officiel. Si l'histoire était aussi libre que nous le souhaitons tous, les éminences de la recherche s'intéresseraient à l'intégralité de l'histoire de France et d'Europe, l'enseigneraient, accueilleraient des thèses, débattraient de tout sans rien sacraliser, comme il en fut pour les travaux d'un historien primé, érigé en martyr sans châtiment, malgré des critiques universitaires déplorant l'insuffisante rigueur du travail produit et primé par le Sénat, largement divulgué en ouvrage de poche.
Nous aimerions le même sort pour de nombreux travaux d'excellente qualité, sur ces sujets ou d'autres. Mais la protestation victimaire de certains historiens n'est pas l'essentiel. En la circonstance, il y a un faux conflit et un vrai débat. Le faux conflit porte sur des rivalités de compétences, qui n'ont pas lieu d'être, entre les historiens qui sont et doivent être reconnus comme chercheurs, et le législateur élu au suffrage universel qui détient la responsabilité de dire la norme, mais pas seulement, ériger des remparts.
Quant au vrai débat, il est de savoir si la mémoire et l'histoire peuvent être objets de droit. Oui, lorsque les enjeux sont au-delà de la mémoire et de l'histoire, qu'ils atteignent la cohésion nationale, l'identité commune. Il revient alors au législateur de poser la parole politique, déclaratoire, et d'en tirer les conséquences par des dispositions normatives. Il n'y a pas de matière plus politique que le droit qui élabore les règles communes pour rendre possible la vie ensemble, édicte les lisières, sépare la morale de l'éthique pour énoncer les valeurs de référence. La seule question est celle de la bonne distance entre les faits et cette parole politique.
Passons rapidement sur "l'ingérence du pouvoir politique dans la recherche et l'enseignement", puisque dans cette belle démocratie de désignation, nomination et cooptation dans toutes sortes de structures consultatives et décisionnelles, les élus seraient les seuls non fondés à jeter l'oeil sur ce qui est enseigné aux enfants qui devront devenir des citoyens libres et responsables.
Passons sur le mépris à peine voilé envers les législateurs, ces "on" en train de "fabriquer une camisole qui contraint la recherche et paralyse l'initiative des enseignants". L'article 2 de la loi Taubira encourage justement la recherche, mais ceux qui la fustigent l'ont-ils seulement lue ? Si l'exercice consistait à échanger de "bons" procédés, nous parlerions du mandarinat universitaire qui, souverainement, décrète les sujets méritant recherche.
Passons également sur la méconnaissance condescendante envers ces millions de personnes exclues du roman national, que l'histoire a conduites à naître sur le sol de France, sans pays de rechange. Il arrive qu'à force d'entre soi, l'entour s'évapore.
J'ai le plus grand respect pour ceux qui cherchent, interrogent, s'interrogent. Mais je n'ai aucun état d'âme envers ceux qui brandissent un bouclier universitaire pour défendre des chasses gardées, à l'abri des échos et des grondements de la société.
Mémoire et Histoire traitent d'une matière commune : le passé. Ce passé nous travaille, consciemment ou non. Lorsque la société s'en empare, le législateur doit proférer une parole particulière, et légitime, dans la polyphonie produite par les historiens et les associations. Le sujet est là. Eduardo Galeano le dit à sa façon : "Le temps passé continue vivant de battre dans les veines du temps présent, même si le temps présent ne le veut pas ou ne le sait pas."
Pierre Nora m'a offert, et je l'en remercie encore, le dernier ouvrage qu'il a édité sur le journal d'un négrier. Devant la mission parlementaire, il a présenté cet acte d'édition comme un acte de bravoure. Après lui avoir fait observer qu'il n'avait pas été poursuivi et ne le serait pas parce que tel n'est pas l'objet de la loi, je lui demandai quand il nous offrirait le témoignage de l'esclave.
L'historien fait-il oeuvre complète lorsqu'il restitue la seule parole des vainqueurs consignée dans les archives écrites ? Ne lui revient-il pas, avec la même rigueur méthodologique exercée sur les sources écrites, d'exhumer les filets de voix des vaincus ou victimes, ces filets qui nous parviennent par la tradition orale et les traces archéologiques ?
Nous sommes héritiers de toutes les tragédies humaines, qui nous troublent par la barbarie qu'elles révèlent et les traces qu'elles laissent. L'acte législatif fait de la mémoire de quelques-uns la mémoire de tous. C'est lui qui peut inclure les mémoires fragmentées dans un récit commun, une odyssée partagée. Pas de matière plus politique que le droit, disais-je ? Ah ! si, peut-être l'Histoire.
Christiane Taubira est députée de Guyane.
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