09.09.2008

Entretien avec Claire Fontaine

 

L'art et le monde/la scène de l'art seraient-ils un de ces oasis dont parle Bernard Aspe (L'instant d'après, projectiles pour une politique à l'état naissant, La Fabrique, 2006), perçu comme "antipolitique" et où il est possible de créer, de renverser les perspectives ?

Claire Fontaine : Bernard Aspe reprend l’idée de Hannah Arendt sur l’amour et l’art comme des refuges a-politiques, c’est une conviction d’une autre époque. Personnellement je trouve cette idée odieuse, si l’on vit l’amour ou l’art de manière petite-bourgeoise et séparée c’est bien une position politique que l’on occupe en faisant ceci. La condamnation des « refuges » des gens, des bulles dans lesquelles la population de nos villes et de nos campagnes a besoin de s’enfermer est compréhensible, mais d’une certaine manière c’est l’échec de la création d’espaces sociaux et humains à la fois radicaux et viables qui a amené à cet état de choses et pas seulement la militarisation de l’espace publique qui s’est parachevée dans les dernières dix années. Par ailleurs il n’y a pas d’oasis ni politique ni a-politique, la lutte de classe est partout, on peut se découper une situation plus ou moins privilégiée toujours par ses talents personnels (être artiste, braqueur de banque, top model ou héritier de fortune) à mon sens ces solutions suscitent l’envie des autres, beaucoup de solitude et ne donnent pas d’accès véritable à la liberté. C’est une évidence que le système est malade et que n’importe quelle position on y occupe est contaminée par cette infection, cela n’empêche pas de continuer à chercher et trouver le bonheur là où il se présente et de chercher à le partager. Le vrai bonheur, ainsi que la vraie liberté, se trouve dans les rapports sociaux et pas dans les possessions ou dans le pouvoir – désolée de débiter des banalités anarchistes de base ! Le monde de l’art ne me paraît pas fonctionner sur des principes communistes, socialistes ou anti-capitalistes, donc je ne vois pas en quoi celui-ci constituerait une oasis.

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(Lettera aperta a un giornale della sera / Lettre ouverte à un journal du soir, de Francesco Maselli, 1970)


(LIRE L'INTEGRALITÉ DE CET ENTRETIEN DANS LE N°32 DE TAUSEND AUGEN)

06.09.2008

Entretien avec Bruce Labruce

Si vous êtes tellement révolutionnaires, anti-establishment et tout, vous devriez être capables d'accepter l'idée qu'on puisse être homosexuel, bisexuel et même transgenre”.

Entretien avec Bruce Labruce et Jürgen Brüning

 

Bruce Labruce est venu présenter son dernier film Otto or Up with the Dead People et nous en avons profité pour interviewer celui que nous avions découvert en 1997 au Freak Zone (Festival du film trash de Lille) avec son remarquable Hustler White. Cinéaste canadien œuvrant dans le porno comme dans le circuit Art et Essai, il articule une critique des tendances identitaires et hégémoniques infra-communautaires avec un humour délié et des jeux sur les conventions du porno comme genre. Son producteur allemand, Jürgen Brüning, fondateur de deux sociétés de production de films gays porno (Cazzo Film et Wurst Film) ainsi que du Porn Film Festival de Berlin dont une version française devrait voir le jour en 2008, l’accompagnait et a répondu à nos questions en nous offrant une vision désillusionnée de l’industrie porno avec ses hiérarchies et systèmes de classe.

 

Comment en êtes-vous arrivé à faire du cinéma ?

Bruce Labruce : J'ai fait une école de cinéma, tout simplement. Je suis entré à l'université vers dix-huit ou dix-neuf ans et j'ai suivi l'enseignement en section production de l'école de cinéma pendant deux ans. Mais j'ai fini par juger ça bien trop compliqué, techniquement parlant, et trop coûteux, alors je me suis réorienté vers l'étude de la théorie du cinéma, obtenant un Master en théorie du cinéma et en étude de la pensée socio-politique. Mais au moment où j'écrivais ma thèse, j'ai commencé à fréquenter le milieu de l'art alternatif de Toronto et à tourner des films en super-8 (comme plein de gens à cette époque). En fait, c'est à ce moment-là que j'ai rencontré Jürgen [Brüning] parce qu'il était conservateur invité à Hallwalls, une grande galerie d'art à Buffalo, dans l'Etat de New York. On est remontés ensemble à Toronto où nous avons découvert de nouveaux films, et il a vu mes coups d'essai. J'ai toujours été intéressé par le cinéma. J'ai grandi en regardant les films d'Hollywood dont mes parents en particulier étaient très fans. Ils nous amenaient au drive-in tous les week-ends. J'ai grandi dans une petite ville isolée de tout. Nous ne recevions que quelques chaînes de télévision, alors regarder ces films était pour moi une façon de tisser des liens avec le monde extérieur et de fuir cette petite communauté de fermiers, que je haïssais.

 

(LIRE LA SUITE DANS LE N°32 DE TAUSEND AUGEN)

 

04.09.2008

A la recherche du Point G

Nous publions ci-dessous le début du texte d'introduction au dossier du n°32 de Tausend Augen.

 

« Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert, où il faut aller les chercher »

 

Depuis le début de l’année 2008, la France commémore le quarantième anniversaire de Mai 1968 à grand renfort de publications, de colloques universitaires et autres diffusions télévisuelles. Malgré les sempiternelles diatribes médiatiques proférées par la communauté des « repentis » qui depuis trois décennies ne cessent de faire de « la pensée 68 » le terreau d’une corruption de la société française, le mois de mai continue à bénéficier d’une grande popularité auprès des Français et les « années 68 » d’être perçues comme autant d’expressions d’une « révolution culturelle » en marche.

Commentant les « événements » peu de temps après leur déroulement, Michel de Certeau avait déjà mis en évidence leur nature profondément novatrice au sein de la société française d’après-guerre. Selon lui, « il s’est produit ceci d’inouï : nous nous sommes mis à parler. Il semblait que c’était la première fois. De partout, sortaient les trésors, endormis ou tacites, d’expériences jamais dites ». Cette scène de la révolte où se sont rencontrés divers acteurs de la contestation sociale a ainsi donné lieu à un large mouvement d’ « insurrection des savoirs assujettis » dont on ne peut guère nier les résonances historiques et culturelles au sein de l’hexagone.

La dynamique utopique qui présidait aux soulèvements de Mai contraste avec l’absence de perspectives sociales d’une gauche française contemporaine en mal d’identité. Perdue dans les méandres d’une crise de légitimité sans précédent, cette gauche parlementaire (du PS aux divers partis d’extrême gauche) reste enserrée dans l’orbe défini par le mouvement de l’hégémonie capitaliste. Face à l’unique « grand récit » de la postmodernité qui prophétise un avenir mondial consubstantiel aux formes et figures imposées par le libéralisme et où se trame entre les fils de « la guerre de tous contre tous » (Hobbes) la mise en concurrence des peuples sur le marché globalisé, la gauche apparaît d’autant plus impuissante qu’elle semble piégée dans les impasses de son propre « musée imaginaire ». Privée de véritables projets, la gauche française demeure essentiellement tournée vers la contemplation de sa propre mémoire et de ses propres fictions identitaires

27.08.2008

Un livre de Karine ESPINEIRA

La transidentité, De l’espace médiatique à l’espace public, Paris, l’Harmattan "Champs Visuels", 1er septembre 2008.


Karine Espineira

La transidentité, De l’espace médiatique à l’espace public, Paris, l’Harmattan, coll. Champs Visuels, 2008, 198 pages, 18 euros.

C’est à partir de l’opération de Christine Jorgensen en 1952 au Danemark, que le fait qu’un homme puisse devenir une femme, après une intervention chirurgicale, entre dans l’esprit du grand public en raison de sa très forte médiatisation. Les identités trans’ sont alors loin de s’affirmer comme telles. Il faudra attendre la fin des années 80 pour assister à l’émergence d’une visibilité prenant une forme revendicative. Entre les deux, la psychiatrisation de l’identité. Grâce à l’Internet, les transidentités ne sont plus isolées les unes des autres et ne rejouent plus la dramatique du changement de sexe comme une individuelle et éternelle première fois. Une mémoire s’élabore, se fixe et génère une culture. Leurs relations à l’information et l’identitaire questionnent tout autant. Cette recherche considère le groupe transidentitaire comme un monde social s’institutionnalisant dans un esprit multidisciplinaire à la lumière des sciences de l’information et de la communication, de
la psychosociologie, de la théorie de l’engagement, de l’ethnométhodologie, de la sociologie de la traduction et de la communication instituante. L’analyse du traitement télévisuel de la transidentité, considérée comme expression la plus singulière de l’identité, est-elle susceptible de donner des outils de lectures sur la construction des normes de genre au-delà de la transidentité ?




Doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice Sophia-Antipolis, Karine Espineira a exercé professionnellement plusieurs années dans le champ de l’insertion sociale et professionnelle comme formatrice et chargée de communication.


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20.07.2008

Pause estivale

Le blog prend des vacances. De retour la semaine du 4 septembre. Merci pour votre fidélité, vous êtes de plus en plus nombreux à nous suivre... à bientôt et bonnes vacances.

 

La rédaction.

14.07.2008

A la fin, il ne peut en rester qu'un

A la fin, il ne peut en rester qu’un*

Par Mehdi Derfoufi**


Cet article est paru dans La Lettre des Pôles #8

La fragilité de l’action culturelle en France n’est pas nouvelle ; mais le gouvernement actuel a décidé de passer à la vitesse supérieure, assumant le rôle du chauffard grisé par son impunité. Ecraser tout sur son passage, même si derrière l’herbe ne repousse pas ? On nous rétorque que, malheureusement, il est impossible de faire autrement. Tout cela se fait bien entendu au nom de la rationalisation de politiques publiques jugées inefficientes et (trop) coûteuses. Les technocrates qui nous gouvernent seraient donc les victimes expiatoires des dérives passées, non des missi dominici au service d’un projet politique. Les réformes en cours défont pourtant méthodiquement la société, au nom de la bonne gouvernance. Il est vrai que Margaret Thatcher affirmait « there is no such thing as society » (« la société n’existe pas »), ce qui devrait suffire à nous convaincre qu’une politique culturelle publique ne sert à rien. Mais nous sommes un peu têtes de mule. Dans le champ de l’action culturelle, socioculturelle et de l’éducation artistique, les professionnels et les bénévoles composent depuis toujours avec des financements étriqués et des moyens humains et matériels insuffisants. Or, l’Etat devient un arbitre qui organise la concurrence, privé contre public, mais aussi public contre public, territoires contre territoires. Voilà pourquoi parler de désengagement n’est pas très exact ; le mot est mobilisateur, mais l’employer trop souvent accrédite l’idée de l’impuissance du politique.
Si au niveau européen la notion de service public n’existe pas, celle de SIG (Services d’Intérêt Général) qui la remplace est avant tout le résultat d’un compromis. De même, il faut rappeler que l’exception culturelle n’existe pas non plus. Le combat qui l’a portée a néanmoins abouti à la reconnaissance du principe de diversité culturelle, qui est un compromis entre l’exception culturelle (souvent conçue comme un moyen de lutte contre la culture anglo-saxonne) et le multiculturalisme (qui favorise l’expression des différences culturelles). Nul doute que certains eussent aimé libéraliser encore plus ; il ne faut donc pas bouder cette avancée…toute relative. L’article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle (UNESCO, 2001) affirme la « […] spécificité des biens et services culturels qui, parce qu’ils sont porteurs d’identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. » (1), et l’article 11 souligne « le rôle primordial des politiques publiques, en partenariat avec le secteur privé et la société civile. » (2) Sans le dire ainsi, il s’agit de permettre l’ouverture à la concurrence du secteur culturel. Le partenariat public-privé en est un avatar. Or, on peut trouver une définition intéressante de ce qu’est un partenariat sur le site de la Banque Mondiale (Département de l’évaluation des opérations) : « C’est une relation fondée sur une collaboration visant à atteindre des objectifs fixés d’un commun accord et comportant un partage des responsabilités pour les résultats obtenus, les parties devant rendre compte séparément de leur action et étant liées par des obligations réciproques. Le terme de partenariat est vide de sens en l’absence d’une vision commune, d’enjeux communs, d’une répartition claire des tâches, ou bien si une partie exerce une influence disproportionnée et si la répartition des coûts et avantages est inéquitable. » Voilà un texte qui gagnerait à être lu par ceux qui nous gouvernent… « les mots c’est important », s’indignait Moretti dans Palombella rossa.
Pourtant, dans la façon dont l’Etat et les collectivités organisent la mise en concurrence dans le secteur de la formation et de l’éducation, notamment au travers des procédures d’appels d’offres, c’est bien le fondement même de l’action partenariale qui est violemment attaqué. La « révision générale » vise à laisser libre champ au marché, et surtout à écarter définitivement l’idée même qu’une alternative est économiquement possible. La mise en place d’Agences nationales par secteur (de l’AFIP pour les prisons au futur CNC) se fait au détriment des services déconcentrés, qui soutiennent pourtant des initiatives au plus près des réalités socioculturelles. Cette politique est menée sous couvert de l’Union européenne. Mais les textes communautaires et internationaux nous donnent des outils pour contester le bien-fondé de cette politique meurtrière. Pour inverser le rapport de forces, il faudrait que l’action culturelle cinématographique, très marginalisée, gagne sa place au sein des réseaux les plus actifs (3). Car le marché cherche de nouveaux débouchés pour doper une croissance en berne. Les secteurs culturel et éducatif sont convoités pour leur haute valeur ajoutée en matière éthique, mais aussi pour la proximité qu’ils permettent avec les moyens et la légitimité d’état ou publique (c’est l’argument de vente de l’ADMIRAL, qui promeut le mécénat d’entreprise à l’encontre de la philosophie partenariale). Il faut dire aussi que l’article III – 167-2 du Traité constitutionnel rejeté par la France en 2005 dispose que « les aides d’Etat sont, par principe, interdites, mais que dans le domaine culturel des aides peuvent être autorisées après examen par la Commission » (4).
Les pratiques évaluatives, développées à la faveur de la décentralisation, sont conçues comme un des outils de domestication de l’action culturelle. Des critères d’expertise faussement rationnels pervertissent le partenariat, ramenant le porteur de projet au rôle de prestataire. Face à l’offensive, que peut l’action culturelle ? Elle doit tout d’abord gagner en cohérence et en représentativité (un syndicat ?), oser associer aux revendications générales (diversité culturelle, soutien à la création et à la diffusion…) la défense des emplois menacés par les restrictions budgétaires, refonder sa légitimité et ses objectifs, rendre plus compréhensible son discours, encore très technique. Depuis le Front Populaire on a à la fois avancé et stagné (5). Les structures et les actions se sont multipliées, grâce au dynamisme et à l’engagement du secteur associatif et aux soutiens publics, mais la démocratisation culturelle n’est pas un acquis. C’est un projet politique à mettre en œuvre. Nos actions touchent peu les publics populaires, et pourtant, un chemin a été parcouru. C’est cette idée qu’il faut défendre, face à ceux qui jettent des barrages sur la route. Et l’on irait plus vite en Ferrari.


*Référence au film Highlander


**Rédacteur à Tausend Augen



NOTES
1-c’est nous qui soulignons.
2-La Convention sur la diversité culturelle ratifiée par l’Union européenne est entrée en vigueur en mars 2007.
3-Ceux-ci se composent notamment de : la Convention Internationale des Collectivités locales pour la promotion des services publics face à l’AGCS (créée en 2005) http://agcs-gats.org ; l’AFCCRE (Association Française du Conseil des Communes et Régions d’Europe ; la Coalition Française pour la Diversité Culturelle (section française des Coalitions européennes) ; et de www.relais-culture-europe.org
4-voir le site de la sacd.
5-Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 2 volumes, Gallimard, Folio, Paris, Rééd. 1990