07.09.2009

Parution : A Short History of Cahiers du Cinéma

Je vous signalais la publication du remarquable article d'Emilie Bickerton Adieux to Cahiers dans la New Left Review il y a 3 ans et qui regardait l'itinéraire intellectuel des Cahiers du Cinéma d'un point de vue extérieur aux copinages franco-français, nombrilismes et autres indulgences devant l'Institution qu'était devenu ce nom. La Revue Internationale des Livres et des Idées en avait offert plus tard une traduction française en deux parties (1 et 2).

La vénérable maison d'édition Verso Books publie désormais un livre de 254 pages d'Emily Bickerton intitulé A Short History of Cahiers du Cinéma. Autant dire que voilà un livre qui ne s'éternisera pas sur ma table de nuit...

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12.08.2009

À tout ceux qui ne seront pas en Californie le semestre prochain

 

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Henry Jenkins présente sur son très riche blog (Confessions of an Aca Fan) le contenu du cours qu'il tiendra à partir de la rentrée à la University of Southern California sur le thème Transmedia Storytelling and Entertainment.

On peut éventuellement regretter de ne pas y assister, mais on peut aussi se réjouir que ce billet fasse office d'introduction au travail d'Henry Jenkins avec une bibliographie structurée de son blog.

Enfin, en francais, un long entretien avec Henry Jenkins ("Comprendre la culture web 2.0") à lire à partir du 12 septembre dans le premier numéro de la revue POLI, politique de l'image

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02.05.2009

Paul Carpita, cinéaste franc-tireur

Paul Carpita, cinéaste franc-tireur : entretiens avec Pascal Tessaud

Editions l’Echappée, 2009, 158 p., 15 euros

« De toute manière, je ne me suis jamais considéré comme un cinéaste, je resterais toujours un instituteur des quartiers nord, fils d’un docker et d’une poissonnière de Marseille qui aime passionnément le cinéma ». C’est ainsi, avec une modestie caractéristique des personnes issues de milieux populaires, que Paul Carpita conclue son témoignage dans ce livre-entretien que lui consacre Pascal Tessaud.  Et pourtant, Carpita n’est pas qu’un simple « cinéaste du dimanche » comme l’ont cru trop rapidement les « professionnels de la profession » de naguère. Il est au contraire un cinéaste de premier plan, avant-gardiste, moderne, incontournable – appelez-le comme vous voulez – mais aussi… oublié.

Et pourtant, son Rendez-vous des quais (1955) est assurément, comme le souligne Jean-Pierre Thorn dans la postface, « le maillon manquant du cinéma français », le trait d’union entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard.

Il est surtout le seul représentant d’un hypothétique néoréalisme à la française, mort-né, tué dans l’œuf par la censure. Censure de l’Etat français d’une part,  empêtré dans ses guerres coloniales, censure du PC ensuite qui vote les plein pouvoir à Guy Mollet en 1956 et tente d’étouffer les divisions, censure des historiens du cinéma enfin, et plus largement de nos élites cinéphiles. Et tout ça pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le dit Pascal Tessaud avec un brin de colère, « on a voulu faire taire l’expression artistique la plus digne et la plus inspirée issue de la classe ouvrière ».

Voilà, ce petit livre rouge, édité par les dynamiques éditions L’Echappée, outre sa qualité de témoignage historique, est aussi et surtout une manière de manuel pour cinéastes francs-tireurs, un outil salutaire pour tous ceux, notamment parmi les jeunes issus de milieux populaires, qui voudraient reprendre le flambeau et témoigner coûte que coûte de leur vécu. Une nécessité toujours d’actualité, comme le constate Pascal Tessaud, réalisateur du remarqué Slam, ce qui nous brûle (2007) : « Car les questions que tu te posais dès la fin de la guerre, livrée ici spontanément, sans autocensure, sont inexorablement les mêmes que celles que la jeune génération doit se poser pour être toujours en éveil, en résistance, au cœur du monde, non pas à côté ni au-dessus ». Et quel plus bel hommage que de confier la préface à Ken Loach, cet autre cinéaste résistant qui a su, plus qu’aucun autre, filmer avec justesse la classe ouvrière. Loach qui écrit : « Depuis l’interdiction de son œuvre, Paul Carpita a mené une vie modeste. Preuve ultime, si nécessaire, de son intégrité. Il est temps que nous le reconnaissions enfin comme un héros ».

R.D.

Lire aussi mon article Le Rendez-vous des quais « oublié » par l’histoire.

>>> 3 questions à Pascal Tessaud :

Publier aujourd’hui un témoignage comme Paul Carpita, cinéaste franc-tireur relève-t-il, pour toi, d’un acte politique ? Et si oui, quel est son but ?

J’avais envie de faire ce livre avec Paul Carpita pour réhabiliter l’importance de son œuvre dans l’Histoire du cinéma français. Carpita est notre Rossellini ou De Sica à nous et personne ne le sait ou s’en soucie. La preuve, il a 86 ans et aucun ouvrage à échelle nationale n’avait été publié sur lui, un véritable scandale ! La France est un pays de l’écrit mais aussi de l’oubli, donc écrire un livre publié en librairie, c’est replacer Carpita à l’endroit même où on l’a repoussé, rejeté, exclu. Il y a une histoire nationale officielle qui écrase tout, qui impose des suprématies, des dogmes et des mythes sur des cadavres. Mon travail est politique car il repositionne l’œuvre bien vivante de Carpita dans un mouvement artistique mondial, qui part de Jean Renoir, arrive en Italie avec le néoréalisme et se prolonge avec les films réalistes anglais de Ken Loach, Alan Clarke, en passant par Stephen Frears, Peter Watkins ou Mike Leigh. Le contexte franco-français m’ennuie. C’est un circuit d’une pensée fermée, autiste et autocentrée. Il était important que Ken Loach fasse la préface, non pas pour le prestige mais pour sortir Paul Carpita de son image marginale d’amateur, de provincial naïf, de mec isolé face à l’intelligentsia et aux cercles parisiens. Le pot de terre contre le pot de fer. Une des figures de la Nouvelle Vague m’a même répondu que le cinéma de Carpita était bolchévique ! Nul n’est prophète en son pays…La France crève de ce centralisme intellectuel, cloisonné, snob, coupé du monde prolétaire et désormais sous-prolétaire. Lorsque l’on voit le revirement réactionnaire de certains soi-disant « gauchistes » de Mai 68 (Glucksmann, Finkielkraut et consorts) après les plus grosses émeutes de substrat prolétarien en 2005 dans nos périphéries, on comprend que la fracture est béante et que la mise en quarantaine de Paul Carpita par « les professionnels de la profession » provient avant tout, outre la culpabilité coloniale de la gauche sur l’Algérie, d’un mépris profond de l’élite sur la pensée et l’art émanant de milieu pauvre.

Ces gauchistes petits bourgeois de mai 68 qui crachaient sur le PCF, crachaient également sur la mémoire ouvrière de la résistance, sur une population « inculte » qui vivait à la périphérie des codes, des bons goûts de la Capitale et du « capital culturel » comme le disait Bourdieu. Carpita n’a pas été aidé, défendu et soutenu à cause de cela, car il était l’un des seuls cinéastes français de l’époque à venir du peuple. Et dans la mentalité typiquement aristocratique (la noblesse d’état), cet homme était à abattre ou à effacer. Que ce soient les professionnels du cinéma, la droite, la gauche au gouvernement pendant les révoltes algériennes ou la Nouvelle Vague, tout le monde avait de bonnes raisons d’étouffer cette vision néoréaliste en France, révolutionnaire dans la manière de filmer le peuple de l’intérieur, la rue et dans la manière de montrer une solidarité ouvrière contre le colonialisme. Les communistes de la résistance (FTP) avaient pourtant des cousins en Italie, les cinéastes néoréalistes anti-mussoliniens avaient tous leurs cartes au PCI et ont voulu révolutionner le cinéma italien collectivement. Paul Carpita, lui était seul, isolé à Marseille. Trop avant-gardiste. Ce livre ouvre des perspectives intéressantes car il permet au public de découvrir des racines inconnues d’un cinéma politique en France. Ce livre, je l’espère, sera lu par la nouvelle génération qui veut filmer le monde à hauteur d’homme. Carpita est un passeur, il a introduit la philosophie du néoréalisme italien dans la culture française. Il a subi une censure douloureuse de 35 ans, mais au final, la réhabilitation de son œuvre est une victoire pour lui et pour tous ceux qui voudront poursuivre sa recherche.

Tes films, Noctambules (cm, 2003), L’été de Noura (cm, 2005), Faciès (cm, 2008) ou Slam, ce qui nous brûle (doc., 2007) évoquent tous la réalité de la vie en banlieue. Que penses-tu d’abord de l’image des jeunes-de-banlieue véhiculée par les médias français (télé & ciné) ?  Et, ensuite, comment en tant que cinéaste essayes-tu de te singulariser par rapport à ces questions de représentation ?

Je ne cherche pas à « évoquer la réalité de la vie en banlieue », c’est pour moi un concept totalement extérieur et touriste. Je poursuis la démarche qu’ont eue Carpita, Pasolini, Loach, Satyajit Ray ou Scorsese. Partir de son expérience personnelle, familiale. Partir de l’intime, de son appartenance à un milieu, à une classe sociale, à un quartier, à une population. Il s’avère que je viens d’un milieu ouvrier, mes quatre grands parents ont travaillé à l’usine. J’ai grandi en HLM en banlieue, soit. Mais ce n’est pas pour faire branché ou pour « dénoncer » des choses que je filme à la périphérie de Paris, mais parce ça m’est nécessaire, j’y ai vécu plus de 25 ans, c’est cet environnement multiculturel qui a fondé ma manière de voir le monde, la conscience de ne pas être du bon côté de la barrière, malgré le fait que je sois blanc. Je ne cherche pas le sensationnalisme sur la banlieue, ce qui attise la peur bourgeoise de la violence etc. La banlieue est devenue un produit marketing. La bourgeoisie blanche s’est accaparée ce produit : Skyrock, Luc Besson, Kourtrajmé, TF1 se font du blé sur la banlieue. Moi quand je vois toutes ces images caricaturales, j’ai l’impression de ne jamais y avoir mis les pieds en banlieue ! Et c’est pareil pour tous mes ami(e)s banlieusard(e)s, on est nombreux à penser cela. Il faut donc se réapproprier nos propres images, sans se plaindre du dégât causé ni de l’inertie générale, sinon on est dépossédé de sa propre identité. Filmer le quotidien, l’intime, le personnel contre les images policières et racoleuses. On peut faire des milliers de films dans un contexte social ouvrier, banlieusard. Faire des films oniriques, poétiques, des comédies, des thrillers, des films sociaux etc. Le champ est vaste et inexploré. Pour moi le modèle après Paul Carpita reste Mehdi Charef avec Le Thé au harem d’Archimède (1984). C’est un chef d’œuvre totalement sous-estimé dans le cinéma français, l’équivalent d’un Beautiful laundrette de Stephen Frears en Angleterre ou d’un Mean streets de Scorsese aux USA. C’est un cinéma porté sur l’humain, sur le lien, qui ne frime pas, évite le sensationnalisme et touche au coeur. Le cinéma qui me parle, c’est celui qui réussit à faire combiner une expression très personnelle, intime d’un réalisateur à une appartenance au monde, au collectif. Carpita, De Sica, Fellini, Scorsese, Pasolini, Loach, Kechiche. Malheureusement, il est très rare en France de voir émerger des nouveaux films ancrés affectivement  dans ces espaces sociaux. Combien de réalisateurs émergent de l’autre côté du périphérique ? Les statistiques sont catastrophiques.

Je sais que tu fondes beaucoup d’espoir sur la jeune génération d’artistes issus de milieux populaires (musiciens, écrivains, cinéastes, acteurs, etc.). Peux-tu nous parler de quelques-uns de tes récents coups de cœur ?

Il y a énormément de talents qui émergent loin du sérail, loin des salons parisiens. Aux Etats-Unis, c’est ce que l’on appelle le Contre-Culture et cette contre-culture là est repérée, soutenue, publiée, produite, diffusée depuis des décennies : de la Beat Generation en passant par le Spoken Word, de Jimi Hendrix à Public Enemy en passant par le nouvel Hollywood des années 70, toute une culture de contestation s’est emparée là-bas de la presse, des campus universitaires, des radios puis des télés même si comme le dit Gil Scott Heron « the revolution will not be televised » ! Cette présence multiculturelle et rageuse d’une culture ancrée dans la vie s’est imposée et véhicule une conscience populaire contre une culture élitiste et une consommation de masse. La France a 50 ans de retard ! Le talent est là pourtant: le hip hop français underground : Casey, La Rumeur, Medine est bien vivant, d’autres explorent les associations musicales live : Rocé, Oxmo Puccino, Bams, D2Kabal, Apkass, le collectif de slameurs Chant d’encre, Coffee Milk and sugar dans la lignée des Roots redonnent aux mots poétiques et à la conscience politique un second souffle après les années 90 (Fabe, Iam, Assassin, NTM). Le mouvement slam, très injustement décrié par les rappeurs comme une mode de gentils garçons, a su faire émerger une nouvelle culture libre, une nouvelle génération qui en a marre du bling bling, du déni de la langue poétique et des cases bipolaires typiquement françaises. Le mouvement slam fait émerger une nouvelle voix qui se déculpabilise, s’affirme, écrit et se raconte sur ce que l’on vit et ressent, sans enjeu financier ou médiatique. Ce retour à l’oralité et à l’échange direct et horizontal aux autres est une révolution en France. Ça crée des émulsions, décomplexe notre rapport à la littérature, aux mots, à notre rapport à ce qui est sacralisé : Quoi de nouveau après Brel, Ferré, Brassens, Barbara, Gainsbourg ? L’art français est-il mort ? Je crois que le slam est une vraie lame de fond qui va insuffler un renouveau dans tous les champs de la création : Par exemple des slameurs se mettent à écrire des romans très intéressants, Edgar Sekloka vient de sortir un roman passionnant Coffee dans la collection eXprim’ qui a sorti des livres d’Insa Sané (autre ex rappeur, slameur) Sarcelles-Dakar. Julien Delmaire, autre slameur, écrit des recueils de poésie magnifique « Nègres » par exemple avec une belle radicalité. D’autres livres vont arriver. Alors ok ce mouvement là n’est pas grand public, ne va pas vendre. Mais ce qui compte c’est que cette génération prenne conscience de son potentiel, expérimente et continue à faire, à créer, à concrétiser leur art pour se réapproprier ses mots, ses sons et ses images. Combler le vide malgré la surproduction d’inepties insipides du « Centre ». Ce que Pasolini appelait « le Palais ».

Je vois émerger de grands talents dans le nouveau cinéma. Des personnes qui grâce à la vidéo, l’enseignement universitaire et les subventions publiques parviennent petit à petit à produire des films nouveaux (courts métrages, documentaires et longs). La liste est longue ! Alain Gomis (L’Afrance, Andalucia), Bania Medjbar, Jérôme Maldhé, Brahim Fritah, Jacky Ido Nassim Amaouche, Atisso Medessou, etc et bien d’autres encore ! Des associations, des festivals, des collectifs et des fédérations émergent. A un moment donné, le cinéma français va devoir s’ouvrir pour que ces voix là s’expriment. Toutes ces personnes ont grandi en banlieue, ont étudié le cinéma avec passion. Ils amènent une autre subjectivité sur notre société et j’espère sincèrement qu’il n’y aura pas un quota infime et dérisoire de ces gens qui émergeront dans le long métrage à long terme. Malheureusement l’industrie du cinéma, qui suit les aléas de la crise économique, voudra de moins en moins de ces films et plus de Taxi 5. Il faut se battre pour que cela change sans perdre ses convictions. J’ose espérer que le succès mérité d’Abdelatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le mulet) ne sera pas l’arbre qui cache la forêt et que d’autres films pourront exister dans son sillon. Par ailleurs, des acteurs explosent : Jacky Ido joue dans le dernier Tarantino (Unglorious basterds), plein de comédiens talentueux comme Reda Kateb vont faire parler d’eux dans le dernier Audiard (Un prophète). Il faut maintenant laisser s’exprimer une nouvelle génération de créateurs en phase avec notre monde pour construire un nouvel imaginaire sur les ruines des modèles déchus. Les enfants de Paul Carpita s’activent dans l’ombre pour briser les murs !

Propos recueillis par Régis Dubois (par mail) le 29 avril 2009

13.01.2009

Les Stars et le star-système en France

Les Stars et le star-système en France, un livre de Ginette Vincendeau (éditions L’Harmattan, collection « Champs Visuels étrangers », 2008, 312 p. 28,50 euros).

L’ouvrage de Ginette Vincendeau est tout simplement passionnant et brillant. Brillant et passionnant par son approche originale, par son érudition et par son écriture claire, simple et dense à la fois. Les Stars et le star-système en France s’inscrit dans la tradition des Cultural studies anglo-saxonnes et plus particulièrement dans les Star studies, disciple initiée outre-Atlantique par Richard Dyer (voir son ouvrage Stars paru en 1979 et traduit dans la même collection en 2004 sous le titre Le Star-système hollywoodien, suivi de Marilyn Monroe et la sexualité). Les Star studies consistent essentiellement à analyser l’impact des acteurs célèbres sur les œuvres dans lesquelles ils jouent mais aussi sur la société en général. Comme l’explique Vincendeau : « Mon but est d’analyser le jeu et le type de personnages joués par les grandes stars du cinéma français, ainsi que la signification de leur persona sur un plan socioculturel tout en prenant en compte l’esthétique des films » (p. 9).

Elle précise ensuite : «  Par “star” j’entends  des acteurs de premier plan qui ont réussi à construire une persona (voire un “mythe”) fait d’une trilogie : jeu à l’écran, identité en tant qu’individu (telle qu’elle est perçue par les médias) et type de personnage, persona que le public reconnaît et s’attend à retrouver d’un film à l’autre et qui, en retour, détermine les rôles attribués à la star (ou choisie par elle) » (p. 10). Avant d’ajouter : « les stars ont un impact certain sur la culture nationale et parfois mondiale, comme Max Linder, le dandy de la Belle Epoque, Gabin, le prolétaire tragique des années 30, Bardot, l’insolente bombe sexuelle des années 50, de Funès, le petit-bourgeois râleur des années 60, etc… » (p. 11).

Ainsi les Star studies essaient de comprendre pourquoi à un moment donné et dans un pays donné, tel acteur jouant tel type de rôles récurrents parvient à la célébrité. C’est bien sûr une question de talent, mais pas seulement. Car si certains d’entre eux parviennent à un tel degré de popularité qu’ils en deviennent de véritables « icônes », c’est certainement aussi parce que ces acteurs-personnages (autrement dit les « persona » de ces comédiens) répondent précisément à une attente du public. Aussi ne peut-on par exemple comprendre le succès de Gabin dans les années trente qu’à la lumière du contexte socioculturel du front populaire. Il en va de même de celui de Bardot qui coïncide très précisément avec l’émergence de la culture jeune et de la libération des mœurs à la fin des années 50.

Au-delà de l’intérêt social et idéologique de ces analyses, les stars studies nous rappellent aussi combien la « politique des auteurs » a ses limites, en redonnant au rôle de l’acteur la place qui lui est due. Comme le rappelle Vincendeau au sujet de Gabin par exemple : « A partir de La Bandera on peut considérer que Gabin est “l’auteur” de ses films d’un point de vue esthétique et idéologique, car les metteurs en scène et scénaristes avec lesquels il travaille, cherchent une concordance entre sa persona de star et ses personnages. Après la guerre, Gabin sera aussi l’auteur de ses films du point de vue de leur production et de son contrôle sur les équipes avec lesquelles il travaille » (p. 76).

Ainsi, à travers dix portraits de stars remarquablement vivants, documentés et problématisés (Linder, Gabin, Bardot, Moreau, de Funès, Belmondo et Delon, Girardot, Deneuve, Depardieu et Binoche) Ginette Vincendeau brosse un riche tableau du cinéma et de la société française de ce dernier siècle, avec une intelligence rare et un enthousiasme véritablement communicatif.

Extraits choisis :

Sur Jean Gabin : « Le Gabin d’avant-guerre était profondément ancré dans la communauté des classes laborieuses – par exemple dans La Belle équipe, La Bête humaine, Pépé le Moko et Le Jour se lève ; ses personnages d’après-guerre sont devenus des criminels de carrière qui fréquentent les boîtes de nuits de luxe et habitent des appartements élégants, boivent du champagne et conduisent des voitures américaines. Mais l’ombre de son identité d’avant-guerre n’est jamais loin et ce pour deux raisons, qui ont trait à son jeu et au récit de ses films. En effet il conserve dans son corps alourdi – à l’opposé de l’athlétisme d’un Eddie Constantine ou de la finesse aristocratique d’un Gérard Philipe – et dans son accent toujours gouailleur une identité de classe populaire. Par ailleurs, si, dans les années 30, Gabin incarnait des êtres extraordinaires aux apparences ordinaires, après la guerre, en revanche, il interprète des personnages « ordinaires » (d’origine modeste) malgré leur apparence bourgeoise : des gangsters riches, des patriarches, même un Président de la République (Le Président, 1961), mais toujours issus du peuple. La structure de sa persona lui permet de concilier ces antagonismes. Alors que le contenu du mythe Gabin subit des changements indéniables entre l’avant et l’après-guerre, sa structure et sa fonction restent identiques, permettant des identifications multiples à travers son image de star. » (p. 90).

Sur Brigitte Bardot : « Les initiales prononcées « bébé » de Bardot accentuent particulièrement le côté gamine et les Anglo-Saxons la surnomment sex kitten (littéralement « petite chatte sexy »). Dans En cas de malheur, Gabin, paternel amoureux, lui achète des vêtements, la mouche par deux fois et la fait manger à la fourchette (c’est lorsqu’elle attend un bébé, donc quand elle va échapper à son propre statut enfantin, que les choses se gâtent entre eux). Dans sa persona, la menace symbolique de sa sexualité fougueuse – Cinémonde prévient, « sa féminité est agressive » – est ainsi atténuée par son innocence toute enfantine. C’est comme si on avait croisé Marilyn avec Hepburn, Carol avec l’espiègle Zazie de Raymond Queneau. La vamp et la gamine s’enchevêtrent aussi dans le physique de Bardot. Comme le note Edgar Morin, « son visage de petite chatte est ouvert à la fois sur l’enfance et sur la félinité : sa chevelure longue et tombante par derrière, est le symbole même du déshabillé lascif, de la nudité offerte, mais une frange faussement désordonnée sur le front nous ramène à la petite collégienne » (p. 108-109).

Sur Jeanne Moreau : « Le nouveau look de Moreau charrie de nouvelles valeurs : celles d’une sexualité plus mature, « existentielle », différente à la fois du romanesque vieux jeu des actrices qui la précèdent, mais aussi de celui des femmes-enfants comme Bardot ou Karina. Elle est sensuelle, mais sérieuse et cérébrale. Elle est, pour résumer, la femme idéale de la bourgeoisie intellectuelle moderne d’où viennent les spectateurs de la Nouvelle Vague, de la même façon que dans Jules et Jim, Les Amants et La Notte (1960), elle apparaît comme la compagne naturelle des artistes, des écrivains et des éditeurs. Les femmes incarnées par Moreau ont de l’allure parce qu’elles sont cultivées » (p. 140).

Sur Annie Girardot : « De même je notais au début de ce chapitre l’importance de Rocco et ses frères pour la réputation de Girardot. Rocco est l’étalon par rapport auquel sont jugés – toujours négativement – les autres films. Par exemple, Henry Chapier à propos des Novices : « Est-il possible que Annie Girardot ne comprenne pas qu’en exhibant ses fesses elle n’est plus la merveilleuse héroïne de Visconti, mais seulement un derrière filmé par Audiard ? » Si la supériorité esthétique de Rocco par rapport aux Novices ne fait aucun doute, il reste que ce qui est apprécié dans la performance de Girardot dans le premier film est morbide. Nombreux sont ceux qui pensent comme André S. Labarthe que « les meilleurs moments de Rocco sont précisément (…) le viol d’Annie Girardot, c’est sa mort enfin, sous les coups de son amant ». Pendant les « longues années 70 », Girardot offre l’image réjouissante d’une femme gaie et positive, pourvue d’autonomie professionnelle et sexuelle. Au vu des nombreux critiques qui regrettent qu’elle n’ait pas donné suite à son « véritable potentiel (…) dans le rôle de Nadia, la prostituée des gangsters du Rocco de Visconti », ou bien qui ont déploré que l’héroïne de Docteur Françoise Gailland ne meure pas de son cancer, on comprend que les personnages interprétés par Girardot, tout contradictoires qu’ils soient, se sont élevés contre la règle qui veut – comme Catherine Clément l’a montré à propos de l’opéra – que les femmes soient tragiques et de préférence qu’elles meurent pour être valorisées dans notre culture » (p. 234-235).

Sur Gérard Depardieu : « L’image de Depardieu à l’écran est enracinée dans une identité nationale symboliquement sociale. Alors que sa première image est celle d’un loubard comique ou tourmenté, celle de l’âge mûr transcende de plus en plus les classes sociales et peut s’exporter comme tout simplement « française ». Le Gascon bravache de Cyrano de Bergerac, qui dans le contexte français est compris comme une vision stéréotypée des hommes de cette région, devient, hors de France, simplement un symbole de la France. En tant que star au statut international, Depardieu à la ville diffuse habilement des signes de francité. Par exemple, son commerce vinicole, le seul aspect de ses partenariats économiques depuis les années 90 qui n’ait pas été sévèrement critiqué, est un moyen de s’exporter lui-même aussi bien que ses produits. Depardieu, le vigneron, est constamment associé à son terroir, l’Anjou, et l’on ne manque pas de rappeler que Rabelais est un de ses « voisins » » (p. 283-284).

Dans la même collection « Champs Visuels Etrangers » dirigée par Geneviève Sellier sont parus : Marcel Carné et l’Age d’or du cinéma français (1929-1945) d’Edward Turk (2002), Hitchcock et la théorie féministe : les femmes qui en savaient trop de Tania Modleski (2002), Le Star-système hollywoodien, suivi de Marilyn et la sexualité (2004) et Le Mélodrame hollywoodien : Griffith, Vidor, Minnelli de Robert Lang (2008).

06.11.2008

Identités et cultures : politiques des cultural studies

Un livre de Stuart Hall, traduit de l'anglais par Christophe Jaquet, édition établie par Maxime Cervulle (éd. Amsterdam, 2007, 328 p. 22 euros).

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Il aura fallu attendre quelque quarante années pour qu’enfin les fameuses « cultural studies » anglo-américaines  trouvent un semblant d’écho en France. Ce recueil d’articles traduits et publiés chez Amsterdam et signés Stuart Hall, l’un des pères des cultural studies britanniques, en est le signe le plus tangible. Mais combien la résistance hexagonale aura été longue…  Jusqu’alors nous n’avions en français qu’une timide Introduction aux Cultural Studies (de Mattelart et Neveu, Repères- La Découverte, 2003) et surtout des essais critiques anti-cultural studies comme celui de Jordi Vidal, au titre sévère de Servitude et Simulacre (Allia, 2007). Autant dire que la partie n’est pas encore gagnée. Mais qu’est-ce qui dérange tant dans les cultural studies ? Et surtout, qu’entend-on par le terme de cultural studies ? C’est tout l’intérêt de ce livre que de tenter d’y répondre.

More...Je n’hésiterai pas à dire que les Cultural Studies constituent une véritable révolution au sein des sciences humaines, du même ordre, mais à une échelle encore bien plus importance, que le tournant bourdieusien des années 60-70 en France. Les cultural studies c’est tout simplement une nouvelle façon de voir le monde et en premier lieu la culture, mais aussi la lutte des classes, la politique, l’histoire… Pour aller vite, puisque je n’épuiserai certainement pas ici le sujet, disons que les cultural studies permettent un décentrement du point de vue dominant, du « centre » vers les « périphéries »,  autrement dit un déplacement du discours hégémonique (légitime, autorisé, officiel) vers les marges (définie en termes de classes, de genres ou de « races »). Dit encore autrement, elles permettent aux agents issues de « minorités » dominées de se lancer à l’assaut des dogmes universitaires en partant du simple postulat que depuis des siècles le Savoir institutionnel (politique, historique, culturelle…) a été portée par un regard unique – et donc éminemment orienté : celui des hommes, blancs, bourgeois et essentiellement « straight » (hétéronormé). Cela n’a l’air de rien mais c’est énorme. Parce qu’au-delà de la classique « lutte des classes » fondée sur une lecture économique des rapports de forces (approche marxiste orthodoxe), les cultural studies nous enseignent qu’il existe une autre forme de domination tout aussi efficiente et décisive : la domination culturelle (qui d’ailleurs, en dernière instance, est liée à la première en terme de reproduction des élites). Mais surtout, là où Bourdieu, qui faisait le même constat, en tirait une conclusion fort pessimiste – le déterminisme social envisagé dans le cadre d’une certaine acceptation de la hiérarchie culturelle – les cultural studies, elles, célèbrent la richesse des cultures dominées, autrement dit la « culture populaire » et la « culture de masse ». Et en cela, c’est un vrai changement radical, surtout pour un pays comme la France qui n’a de cesse de se gargariser et de se replier sur son héritage philosophique « universaliste » hérité des Lumières et sur sa culture légitime, « savante » et éminemment bourgeoise. Voilà, les cultural studies permettent un renversement des normes et constituent en cela un véritable acte politique.

Stuart HallConcrètement, ce que nous dit Stuart Hall dans ce livre, c’est qu’il faut dépasser l’opposition binaire entre d’un côté un structuralisme qui ne peut considérer les agents dominés que comme des moutons aliénés (concept marxiste de « fausse conscience » ou d’ « opium du peuple ») et de l’autre un culturalisme populiste qui fantasme une culture prolétarienne « pure », authentique et autonome, non contaminée par la culture de masse. C’est entre ces deux paradigmes que se situent les cultural studies. Ou pour le dire autrement, et de façon plus simple, arrêtons de penser que les agents issus des classes populaires sont constamment manipulés (et manipulables) par les médias de masse et la société de consommation. Comme le rappelle Richard Hoggart, l’autre père des cultural studies, les agents des classes populaires « ne sont certainement pas aussi stupides que le donne à penser la nourriture spirituelle commerciale qu’ils reçoivent » (dans 33 Newport Street, autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Seuil, 1991, p. 239). Car les personnes issues de milieux dépourvues de « capital culturel légitime » ne sont pas pour autant dupes de ce qu’elles voient et de ce qu’elles consomment. Ecoutons ce que disait Hall à ce sujet en 1981 : « Il est vrai qu’au XXe siècle un grand nombre d’individus consomment et apprécient effectivement les produits culturels de nos industries culturelles modernes, alors il s’ensuit qu’un grand nombre de travailleurs est nécessairement compris dans ces publics. Et si les formes et les relations dont dépend la participation à cette sorte de "culture" commerciale sont purement manipulatrices et dévalorisantes, alors les gens qui la consomment et l’apprécient doivent eux-mêmes vivre dans un état permanent de "fausse conscience"  et être dévalorisé par ces activités. Tous doivent être des sortes d’"idiots culturels", incapables de dire que ce dont on les gave est une forme actualisé d’opium du peuple. Ce jugement nous permet d’éprouver une certaine satisfaction à dénoncer les agents de la manipulation et de la tromperie de masse – les industries culturelles capitalistes ; mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une vision qui puisse survivre longtemps en tant qu’explication pertinente des relations culturelles, et moins encore comme une perspective socialiste de la culture et de la nature de la classe ouvrière. Enfin, la notion de peuple comme force purement passive est une perspective profondément non socialiste » (p. 71-72). Ici, Hall met le doigt sur un vrai problème lié à la critique marxiste traditionnelle, depuis l’école de Francfort jusqu’aux structuralistes : à vouloir dénoncer les superstructures bourgeoises et aliénantes, ils ont oublié que les prolos avaient aussi un cerveau, pour les confiner dans le rôle de pions esclaves de ces structures, qu’elles se nomment religions ou médias de masse. Or il semble qu’en pensant ainsi les rapports de classes, et même avec la meilleure intention du monde, ils jouent finalement le jeu des élites et de la domination.

Alors bien sûr que la plupart des produits de la société de consommation de masse sont manipulateurs, mais ce n’est pas pour autant que les « gens ordinaires » s’y laissent prendre contre leur gré, et ce n’est pas pour autant que ces productions sont « débiles ». Et d’ailleurs, je pense avec Hall que si les classes populaires apprécient la culture de masse (par exemple le cinéma hollywoodien) c’est précisément parce que les produits « commerciaux » s’inspirent le plus souvent du vécu des classes populaires, mais pour le refaçonner dans un mouvement permanent de va-et-vient. C’est ici qu’entre en jeu le concept-phare de Hall concernant la réception des produits culturels. Selon lui en effet, les spectateurs restent rarement passifs devant une œuvre, bien au contraire, ils n’ont de cesse de négocier avec elle : il parle de « lecture négociée », de « perception sélective » et même de « lecture oppositionnelle », en tenant toujours compte des complexes processus de réception à l’œuvre dans tout type de communication. Aussi fait-il bien la différence entre la production d’un message, son « encodage » (et ses intentions), et sa réception, son « décodage » susceptible de varier selon le profil du récepteur mais aussi selon le mode de réception (le contexte « déterminé », époque, lieu…). Ils peuvent ne pas coïncider lorsque les codes du producteur et ceux du récepteur sont asymétriques. On voit bien en quoi cette théorie est intéressante pour l’étude des films notamment. Elle nous permet par exemple de tenter de comprendre pourquoi les grands succès commerciaux parviennent à toucher un large public - et particulièrement les classes populaires : sans doute parce que celles-ci y trouvent un sens qui leur est propre et qui échappe aux critiques « avertis » de cinéma, le plus souvent prisonniers de leurs normes culturelles bourgeoises.

Bref, c’est cela en deux mots les cultural studies : prendre tout simplement la culture populaire – et la culture de masse – au sérieux, ce qu’a magistralement fait par exemple Richart Hoggart dans La culture du pauvre : étudier une forme d’expression culturelle non-légitime sans a priori. Et c’est ce que feront après lui d’autres chercheurs issus de « minorités » dominées : femmes, Noirs, homosexuels, etc…

Alors si vous n’avez pas peur de voir vos certitudes intellectuelles ébranlées, je vous recommande vivement ce livre essentiel qui, disons-le, n’est pas facile d’accès au premier abord, mais qui gagne à être lu et relu pour peu qu’on s’en donne le temps. Et puisque vous y êtes, (re)lisez aussi cet autre ouvrage incontournable – qui est à l’origine même des cultural studies – , La culture du pauvre : étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre de Richard Hoggart originellement publié en Grande-Bretagne en 1957 et miraculeusement traduit en France (merci M. Passeron) en 1970 dans la collection « Le sens commun » aux éditions de Minuit.

A signaler aussi deux autres ouvrages de Stuart Hall récemment publiés : un petit entretien aux éditions Amsterdam (Stuart Hall par Alizart, Macé et Maigret, 2007) et Le populisme autoritaire (sur l’ère Thatcher) toujours chez le même éditeur. Ainsi qu'un autre ouvrage de référence sur les cultural studies britanniques : Sous-culture : le sens du style de Dick Hebdige initialement publié en 1979 (Zones, La Découverte, 2008).

R.D.

Le sens des images (blog de Régis Dubois)

Régis Dubois, rédacteur de la revue tausend augen, a lancé son propre blog : Le sens des images, cinéma et politique.

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Vous pourrez y lire, notamment, des préfigurations et des développements d'articles qu'il a livré à la revue.

 

Bonne lecture !

28.10.2008

Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold

On vous a ici même parlé plusieurs fois de notre ami et collaborateur Alain Deneault et de son dernier livre, Noir Canada.

Voici la suite du chantage au silence.

 

Nouvelle mise en demeure de Barrick Gold

Montréal, 27 octobre 2008

Les Éditions Écosociété et les trois auteurs de Noir Canada – Alain Deneault, William Sacher et Delphine Abadie – ont reçu le 19 septembre dernier une nouvelle mise en demeure de Barrick Gold les enjoignant de cesser, « dans le cadre de la campagne de financement ou de solidarité, de lobbying politique, d’événements promotionnels, d’entrevues médiatiques ou sur des sites Internet », de qualifier de « poursuite-bâillon » la poursuite qu’elle leur intente.

La lettre d’avocat avise les auteurs et l’éditeur de Noir Canada qu’ils s’exposent ce faisant à « davantage de dommages punitifs » et que leur « comportement rendra d’éventuelles rétractations, excuses publiques, ou actions réparatrices encore plus difficiles et embarrassantes ».

Rappelons que Barrick Gold, plus importante société aurifère du monde, intentait en mai dernier une poursuite en diffamation de 6 millions de $ à l’endroit des Éditions Écosociété et des auteurs de Noir Canada. Quelques semaines plus tard, une autre géante de l’extraction de l’or, Banro Corporation, venait à sa rescousse en déposant contre l’éditeur et les auteurs une seconde poursuite pour 5 millions de $.

Noir Canada : un simple cas de libelle diffamatoire?

Persistant à présenter les références bibliographiques de Noir Canada comme des « fausses affirmations », Barrick et Banro voudraient bien traiter Noir Canada comme un simple cas de libelle diffamatoire. Pourtant, les sources citées dans l’ouvrage, rapportant des écarts de conduite, des abus, voire des crimes de la part de compagnies canadiennes en Afrique, sont suffisamment nombreuses et crédibles pour justifier la tenue d’un débat public sur la question et la création d’une commission indépendante d’enquête. On ne saurait exiger d’auteurs et d’éditeurs qu’ils se substituent à la justice ou à l’appareil d’État et qu’ils administrent eux-mêmes des preuves in fine.

Une poursuite-bâillon a pour effet d’entraver le débat public et de restreindre la liberté d’expression, en contraignant les défendeurs à mobiliser toutes leurs ressources financières et humaines pour assurer leur défense. Aujourd’hui, Barrick voudrait nous interdire l’usage du terme « poursuite-bâillon », ce qui aurait pour effet de nuire à notre défense et de rendre difficile, voire impossible, notre campagne de solidarité et de financement. Cela risquerait en effet de nous priver des seules ressources nous permettant d’assumer les frais que supposent pareilles poursuites. Il s’agit d’une méta-Slapp, d’une Slapp au carré!

Écosociété et ses auteurs ne comptent pas reculer devant ce qu’ils ressentent comme des menaces. Ils poursuivent leur travail d’éditeur et d’auteurs engagés et continuent de dénoncer les poursuites-bâillons qui ont pour effet d’empêcher le libre accès de tous, et dans ce cas précis de chercheurs universitaires, au débat public.

Des universitaires appuient les auteurs de Noir Canada

Un collectif d’universitaires de l’Université de Montréal et de l’UQAM a publié dans Le Devoir le 29 septembre dernier une lettre d’opinion intitulée « Le discours orwellien de Barrick Gold », dans laquelle ils soutiennent que « la poursuite de Barrick Gold est une attaque directe contre la liberté de recherche universitaire et la quête de vérité, essentielles à toute société démocratique ». Pour lire cet article dans son intégralité, consultez notre revue de presse.

Pierre Noreau, président de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), en appelle pour sa part à « l’élaboration des conditions d’un véritable débat public », parmi lesquelles « la reconnaissance de l’immunité dont doit être revêtu le monde de la recherche » et « la liberté de parole qui doit être reconnue au chercheur et au penseur dans notre société ». L’Acfas vous invite d’ailleurs à participer à la campagne de signatures de la lettre «Savoir et se taire? De la nécessité des chercheurs dans l’espace public » parue dans Le Devoir le 21 août 2008

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Chronique juridique
Par Alain Deneault, auteur de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique.

Une poursuite judiciaire suppose pour des auteurs  et un éditeur de se découvrir soudainement dans la position sociale de  « défendeurs », de devoir de ce fait même mobiliser énormément de temps et d’énergie pour constituer des dossiers et répondre obligatoirement à des interrogatoires hors cour qui peuvent s’étendre sur plusieurs journées. Une  poursuite contraint aussi les « défendeurs » à engager des frais judiciaires  considérables, qui sont de nature à les ruiner avant même que leur procès n’ait commencé, sitôt que la partie qui poursuit exige beaucoup de temps et de documents de leur part. Les « défendeurs » découvrent alors l’ampleur des droits qu’a soudainement sur eux la partie qui poursuit.

L’argent devient donc un élément fondamental de la lutte. On n’a accès à la justice que si on a les moyens de se payer les services d’un  avocat. Car un avocat ne défend pas un citoyen, mais nommément un « client ». La notion de « client » n’est dans son fondement ni juridique, ni civique, mais économique. Elle implique la possession de capitaux financiers. Or, on n’a vraiment accès à la justice que par le biais d’un avocat et un avocat défend en principe des clients, c’est-à-dire ceux qui ont les moyens de réclamer ses services. Les auteurs et l’éditeur de Noir Canada font aujourd’hui difficilement exception. Ils arrivent tout de même aujourd’hui à tenir tête aux deux sociétés qui les poursuivent pour un total de 11 millions $, essentiellement grâce au soutien que la population leur manifeste dans le cadre de leur campagne de financement ainsi qu’à la générosité proverbiale de leur avocat québécois et du service juridique ontarien Ecojustice . Ils seraient sinon déjà ruinés, avant même qu’un juge se soit concrètement saisi de leur dossier. Cela présage du pire : tout livre qui déplaît à une « personne morale » dont les fonds sont colossaux peut aujourd’hui entraîner à leur perte éditeurs et auteurs, même si le livre en question est fait en adéquation avec les méthodes de recherche qui prévalent dans l’institution universitaire et le milieu de l’édition. Cet état de fait dans notre administration du droit est de nature à faire craindre le pire, et donc à mobiliser le monde universitaire ainsi que  tous les citoyens qui ont à c¦ur la possibilité même du débat public.

Écosociété réclame l’adoption rapide du projet 99

Le 13 juin dernier, prenant acte du vaste consensus existant au Québec pour protéger la liberté d’expression, le ministre de la Justice du Québec, M. Jacques Dupuis, déposait le projet de loi 99 intitulé « Loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l'utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d'expression et la participation des citoyens aux débats publics ».

Les Éditions Écosociété saluent cette initiative visant à garantir la liberté d’expression et à favoriser l’accès équitable à la justice pour l’ensemble des citoyens. Cependant, nous souhaitons voir le projet de loi 99 bonifié, notamment pour s’assurer qu’une poursuite puisse être déclarée abusive dès lors qu’elle a pour effet de nuire au débat public. Nous souhaitons, il va s’en dire, voir ce projet de loi amélioré et adopté le plus rapidement possible.

Pour connaître les revendications communes des Éditions Écosociété, de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) et de la Ligue des droits et libertés, consultez notre site à l’adresse suivante : http://slapp.ecosociete.org/fr/node/10633.

Nous soutenir

Les Éditions Écosociété sollicitent à nouveau votre aide dans cette lutte pour la libre participation au débat public. Bien que nous bénéficiions d’un vaste réseau d’appuis et d’une équipe juridique bénévole, votre soutien financier est important afin de défrayer les coûts inhérents à ce type de poursuites.

Vous pouvez faire un don aux Éditions Écosociété via notre site Internet http://slapp.ecosociete.org/fr/node/32 ou en envoyant un chèque à l’adresse suivante :

Les Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5

Vous pouvez également :

1. Diffuser largement ce bulletin d’information en le transmettant à tous vos contacts et en les invitant à signer la pétition d’appui: http://slapp.ecosociete.org/fr/node/add/signature.

2. Acheter le livre Noir Canada: http://www.ecosociete.org/outrouverlivres.php.

3. Inviter un représentant d’Écosociété et/ou les auteurs de Noir Canada dans le cadre de vos activités/évènements pour présenter le livre Noir Canada, pour aborder la problématique du pillage de l’Afrique par les compagnies canadiennes, pour traiter de la question des poursuites-bâillons ou simplement pour tenir une table de vente et d’information.

4. Les Éditions Écosociété sont toujours à la recherche de traducteurs bénévoles pour assurer la traduction (du français vers l’anglais) de communiqués, bulletins d’information et courts textes apparaissant sur le site internet. Écrivez-nous!

LES ÉDITIONS ÉCOSOCIÉTÉ VOUS REMERCIENT DE VOTRE SOUTIEN !
L’équipe des Éditions Écosociété
C.P. 32052, Comptoir Saint-André
Montréal (Québec) H2L 4Y5
Téléphone: (514) 521-0913
Télécopieur: (514) 521-1283
Courriel: amvoisard@ecosociete.org

19.10.2008

Angriffe, lecture de la triologie à Berlin, le 21 octobre

Notre ami et collaborateur (dans le nouveau numéro de tausend augen, le #32), Alban Lefranc est traducteur (notamment Le Duel et L'ombre du corps du cocher de Peter Weiss) mais aussi (ou surtout) romancier.

Nous avons lu avec beaucoup de plaisir ces trois derniers romans qui revisitent tout un pan de la culture allemande d'après-guerre, de Fassbinder à la RAF en passant par Nico :

Attaques.jpgAttaques sur le chemin, le soir, dans la neige

(Le Quartanier, 2005)




DesFoules.jpg


Des foules, des bouches, des armes

(Editions Leo Scheer/Melville, 2006)

 

 

 


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Vous n'étiez pas là

(Editions Verticales, janvier 2009)

 

 

 

 

 

Alban lira des extraits de ses trois romans publiés désormais sous forme de triologie en un volume en allemand par les bons soins des éditions Blumenbar sous le titre ANGRIFFE et dans la traduction de Katja Roloff :

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Lecture de ANGRIFFE, trilogie allemande, à BERLIN, le 21 octobre

au MONARCH

à l'occasion de la sortie de ANGRIFFE Katja Roloff (traductrice du livre en allemand) et Alban Lefranc liront des extraits de la trilogie qui vient de paraître chez Blumenbar.

Skalitzerstr. 134. 10999 Berlin
Début : 20.30 Uhr.
Entrée : 4 €


Je vous recommande par ailleurs, la lecture de son blog.

05.10.2008

Teresa de Lauretis à propos de M.Butterfly

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Dans Théories Queer et culture populaire : de Foucault à David Cronenberg (Ed. La Dispute, 2007), Teresa de Lauretis a ce mot à propos de M. Butterfly de David Cronenberg, un cinéaste que Tausend Augen suit depuis très longtemps (lire notamment le dossier qui lui est consacré dans le n°7 de la revue) :

"Le film ironise et déconstruit le récit culturel de la féminité qui est celui du livret de l'opéra en montrant qu'il s'agit d'un fantasme orientaliste fondé sur des hiérarchies de genre, de race et sur une domination politique." (p.166)

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Probable que nous ayons à revenir une nouvelle fois sur Cronenberg dans nos pages...

27.08.2008

Un livre de Karine ESPINEIRA

La transidentité, De l’espace médiatique à l’espace public, Paris, l’Harmattan "Champs Visuels", 1er septembre 2008.


Karine Espineira

La transidentité, De l’espace médiatique à l’espace public, Paris, l’Harmattan, coll. Champs Visuels, 2008, 198 pages, 18 euros.

C’est à partir de l’opération de Christine Jorgensen en 1952 au Danemark, que le fait qu’un homme puisse devenir une femme, après une intervention chirurgicale, entre dans l’esprit du grand public en raison de sa très forte médiatisation. Les identités trans’ sont alors loin de s’affirmer comme telles. Il faudra attendre la fin des années 80 pour assister à l’émergence d’une visibilité prenant une forme revendicative. Entre les deux, la psychiatrisation de l’identité. Grâce à l’Internet, les transidentités ne sont plus isolées les unes des autres et ne rejouent plus la dramatique du changement de sexe comme une individuelle et éternelle première fois. Une mémoire s’élabore, se fixe et génère une culture. Leurs relations à l’information et l’identitaire questionnent tout autant. Cette recherche considère le groupe transidentitaire comme un monde social s’institutionnalisant dans un esprit multidisciplinaire à la lumière des sciences de l’information et de la communication, de
la psychosociologie, de la théorie de l’engagement, de l’ethnométhodologie, de la sociologie de la traduction et de la communication instituante. L’analyse du traitement télévisuel de la transidentité, considérée comme expression la plus singulière de l’identité, est-elle susceptible de donner des outils de lectures sur la construction des normes de genre au-delà de la transidentité ?




Doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice Sophia-Antipolis, Karine Espineira a exercé professionnellement plusieurs années dans le champ de l’insertion sociale et professionnelle comme formatrice et chargée de communication.


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