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bienvenue chez les chtis

  • Touche pas à ma Culture



    Le 11 janvier dernier, ce n’est pas Bienvenue chez les Chtis (un film fort sympathique qui a notamment pour mérite de provoquer à l’entrée des salles des embouteillages comme on n’en avait pas vu depuis longtemps) qui a rempli le Saint-André-des-Arts, mais les acteurs de l’action culturelle cinématographique… Le succès de cette mobilisation générale a permis de compter les troupes, de voir qu’elles étaient nombreuses et déterminées,…mais pour quoi faire exactement ? Paradoxalement, la diversité des composantes du mouvement constitue également sa faiblesse. Si un principe comme « l’exception culturelle », ou un état de fait comme la « diversité culturelle » demeurent suffisamment vagues pour que tout le monde s’y retrouve, dès lors qu’on essaie d’entrer dans le vif du sujet, on s’aperçoit qu’il n’est pas aisé de faire tenir ensemble les salles de cinéma, les associations nationales oeuvrant dans l’éducation à l’image, l'éducation populaire, les distributeurs, les réalisateurs,… certes, tout le monde est dans le même bateau. Mais il n’est pas simple de définir des perspectives et des méthodes de travail communes. La diversité est une force, mais aussi une faiblesse dans le contexte actuel : car le temps manque pour créer de la communauté là où il n’y en a pas toujours. Le temps manque pour sortir du piège corporatiste où nous enferme habilement un gouvernement qui joue de l’épée de Damoclès des crédits pour mettre les uns et les autres en concurrence. L’annonce de la suppression de 5 millions d’euros de crédits déconcentrés, une somme dérisoire mais ô combien indispensable dans l’économie de pénurie qui est la nôtre, a mis le feu aux poudres. Ce n’était pas la première alerte, mais la dernière a porté. Le couteau était sur la gorge, on a commencé à l’enfoncer. Forcément, ça râle. Mais cela fait longtemps que ça ne va pas.
    A qui la faute ? Au manque de moyens et au désengagement de l’Etat ? A nous, acteurs de l’action culturelle ? Certainement tout cela à la fois, oui. Nous tardons à comprendre que les décisions ne se prennent plus au niveau de l’Etat, mais à Bruxelles (alors que tout le monde s'y amuse). Ce n'est pas en soi une mauvaise chose, mais l’idéologie qui y règne est meurtrière pour la culture et le reste. Quelle culture ? Pour qui ? Nous disons représenter la diversité culturelle, et pourtant le public populaire n’est pas vraiment le premier à fréquenter nos salles ; la plupart de nos lieux passent peu ou prou les mêmes films, les différences s’établissant à la marge, et souvent plus sur le travail autour des films que sur le choix des films eux-mêmes. Ce travail nous avons dit et répété combien il était essentiel. Mais de plus en plus il nous arrive de vivre le décalage entre nos principes, et la réalité du terrain. On ne peut se satisfaire de cette situation. On ne peut non plus se contenter de défendre le bilan d’une action qui n’a pas porté toutes ses promesses. Qui a en partie échoué. Il ne faut pas avoir peur de remettre les choses à plat. Grâce aux gouvernements qui se sont succédé, il ne nous reste plus, au fond, grand-chose à perdre. Mais encore tout à gagner.
    Au Théâtre de l’Odéon, Ariane Mnouchkine avait jeté un froid lorsqu’elle avait affirmé qu’annuler le gel des crédits serait « insuffisant ou illusoire [...]. Nous devons, avait-elle dit, nous faire comprendre de nos compatriotes, qui pour beaucoup nous rejettent dans une nomenklatura de privilégiés. » (Le Monde, vendredi 29 février 2008). Elle avait bien entendu raison en disant cela, même si ce n’est pas très agréable à entendre. Y-aurait-il des idées reçues qu’il ne faudrait pas questionner, ou des non-dits, des tabous, qu’il ne faudrait pas évoquer ?
    L’exception culturelle est devenue progressivement, en 2001 pour l’UNESCO (avec une forte connotation patrimoniale), et un peu plus tard pour l’Union européenne, la « diversité culturelle » - un peu comme les vieux sont devenus « le troisième âge ». Ce qui ne veut plus dire grand-chose et ne dérange plus personne. D’autant que la France occupe une position compliquée, elle qui a longtemps travaillé à circonscrire les différences culturelles sur son propre territoire, et au-delà dans ses colonies. On rappellera volontiers ici combien la défense de la francophonie et de la culture française à l’étranger est encore imprégnée de colonialisme culturel ; combien la défense de la culture s’entend comme défense de la culture légitime contre la culture illégitime. Vaste débat ! Ca commence à l’école où Corneille et son Cid, si attentif à la différence culturelle des Français maghrébins, contribue à unifier la nation autour de l’invasion du Royaume d’Espagne par les Maures, tandis que la Chanson de Roland pleure le massacre de l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne par les Sarrasins. Bien entendu j’ironise…
    Alors ? défendre le misogyne, raciste, misanthrope et chrétien intégriste Lars Von Trier sous prétexte que c’est un cinéaste talentueux ? Pourquoi pas. Le talent n’est pas de gauche. Mais allons au bout de la proposition. Affirmons que l’art exonère de tout. Ou débattons du fond de l’œuvre sans nous réfugier derrière l’argument du geste de l’artiste, de la forme qui rejette le contenu dans l’espace du déni. La société française croule sous les dénis et en meurt. C’est peut-être une erreur de considérer que ceci est pourtant au cœur du problème ; peut-être une maladresse que d’en parler ainsi. Peut-être. Peut-être pas. Est-ce une erreur de dénoncer le désengagement de l’Etat alors que celui-ci est toujours bien présent, sous de nouvelles formes, même si son rôle change ? Il réorganise ses moyens de contrôle disciplinaires, notamment en mettant en concurrence les territoires et les collectivités à travers de nouvelles procédures d’attribution des financements ; il met en place un système d’agences spécialisées au détriment des outils de la déconcentration qui avaient fait leurs preuves et demanderaient au contraire à être renforcés. Comme le souligne Renaud Epstein, nous vivons « le passage de politiques de solidarité universalistes visant à réduire les inégalités de situations à des politiques d’égalité des chances qui prétendent moins réduire les écarts sociaux que les inégalités d’accès à des situations inégales, au bénéfice des plus méritants. » (Esprit n°342, février 2008). Comment, à notre niveau, pouvons-nous y répondre ? La concurrence qui oppose nos propres associations pour l’obtention de tel ou tel marché (pardon, projet) contribue à affaiblir non seulement l’efficacité des politiques culturelles, mais aussi la crédibilité des principes que nous défendons. Le Collectif de l'action culturelle cinématographique et audiovisuelle, les rapports de la SRF, du Club des 13, les mobilisations en cours, apportent des débuts de réponse. Mais la marche est longue, et nécessite un changement de culture de l'action, et de culture tout court.
    « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cette citation de Gramsci qui décrit parfaitement la situation actuelle a été mise à toutes les sauces, reprise en 2006 dans un discours de Renaud Donnedieu de Vabres, utilisée en novembre 2007 par un député travailliste britannique pour une chronique dans Le Figaro, et elle circule un peu partout sur Internet, dans divers forums de la gauche énervée (avec raison). Tout le monde semble donc d’accord sur le constat. La différence vient des solutions que l’on propose. Grand joueur d’échecs reconverti avec talent dans l’opposition à Poutine, Gary Kasparov avait abattu en 1990 le non moins talentueux Karpov en appliquant le vieux principe « la meilleure défense c’est l’attaque ». Nous sommes attaqués de toutes parts, cessons de nous défendre. Ne faisons pas comme l’équipe de France de football. Essayons de marquer des buts.