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coco fusco

  • Coco Fusco

    Le 14 janvier 2009, Coco Fusco était à Paris, au Palais de Tokyo, à l'initiative de Marie-Hélène Bourcier.
    Je ne connaissais pas Coco Fusco dont le livre « Petit manuel de torture à l'usage des femmes-soldats » vient d'être publié aux éditions Les Prairies ordinaires. Elle a présenté le 14 janvier au public du Palais de Tokyo une vidéo tournée à l'occasion d'un stage un peu particulier : désireuse de mieux comprendre les mécanismes qui président à la mise en oeuvre des techniques d'interrogatoire de l'armée américaine, Coco Fusco a constitué un groupe exclusivement féminin, et a loué les services d'une société d'anciens militaires reconvertis dans le conseil et l'organisation de stages pour amateurs de sensations fortes...
    Il faut dire aussi que Coco Fusco avait été extrêmement frappée du fait que des femmes soient mêlées aux actes de torture commis par l'armée américaine, notamment à Abou Ghraïb.
    Ces femmes ont donc obéi à des ordres visant à humilier et à infliger à des prisonniers musulmans des tortures psychiques supposées correspondre à leurs points faibles : lap dance, aspersion de sang menstruel ou supposé tel, exhibition sexuelle (des soldates se masturbant devant eux) etc.
    Bien entendu, Coco Fusco a raison de souligner que la décision d'utiliser des femmes dans ce contexte correspond avant tout aux stéréotypes américains sur la femme qu'aux supposés tabous et interdits liés à « la » culture musulmane. Certains sont allés jusqu'à dire que cela ne leur aurait pas déplu d'être ainsi torturés...

    De fait, le film projeté par Coco Fusco, dès les premières images, évoque le décor de films BDSM plus ou moins soft tels qu'on les connaît. Il n'est pas idiot de penser qu'une confusion peut naître : avec les moyens à sa disposition et en vue d'utiliser le matériau filmé comme point d'appui pour un travail plus en profondeur, Coco n'a pas cherché à travailler particulièrement la mise en scène, le montage, le sens des images; ce film vidéo est indissociable de l'intervention qui l'accompagne, et c'est bien ainsi que Coco procède. Chaque projection est accompagnée d'un débat qu'elle mène seule ou en compagnie d'un ex-soldat du groupe Delta. Cette articulation est très importante : on l'a vu immédiatement après la projection, avant que les échanges viennent donner du sens à ce qu'on venait de voir.
    Après avoir vu pendant une vingtaine de minutes des jeunes femmes se faire gifler, insulter, rouler sur le sol, attacher, on pouvait avoir principalement deux types de réactions (qui se sont d'ailleurs exprimées dans la salle) : une première réaction correspondait aux clichés du BDSM ou à la représentation qu'on peut s'en faire à travers ses avatars dans la culture de masse, et trouvait dans le film un certain nombre de points de repère; les personnes dans ce cas pouvaient osciller entre un vague phénomène de reconnaissance qui les identifiait à la fois aux bourreaux et à leurs victimes (et cela renvoie au commentaire souligné plus haut des gens à qui « ça n'aurait pas déplu d'être torturés ainsi par des femmes » – ou des hommes, lorsqu'on voit le film, et que l'on comprend que dans ce film, tout est très « safe » finalement). La seconde réaction, assez différente, mais pas tant que ça, correspondait à la position habituelle de l'être humain homme ou femme blanc occidental qui réagit à toutes images jugées choquantes sur un mode moraliste. D'autant qu'ici, les images renvoyaient explicitement à la dénonciation de la torture par un pays occidental à l'encontre de représentants du « Tiers-Monde » symbolique, ce qui les rendent d'autant plus insupportables; cette réaction politique et militante a tendance à avoir du mal à discerner la représentation, du réel et à accorder aux images un pouvoir disproportionné, quasi-magique. Cette deuxième réaction correspond aussi à ce que Coco identifie comme la « tendance fréquente chez les opposants à la guerre qui consiste à ne plus même se penser comme Américains à force de s'identifier moralement aux victimes d'une violence qui leur est infligée en notre nom ». Mais au fond les deux réactions sont typiques des processus que questionne Coco dans son livre et à travers cette performance filmée (elle parle dans le livre de « plaisir trouble de la complicité » au spectacle de ces « torture chicks » à l'air innocent).

    Ainsi, il a fallu notamment que Coco explique que cette façon de rejouer l'expérience vécue par d'autres pour mieux la comprendre est caractéristique de la culture américaine (et des anglo-saxons : d'ailleurs c'est aux Etats-Unis qu'est né le jeu de rôles...), rendant inadéquate la réaction typique d'un public français de s'indigner devant cette complaisance à « jouer » la torture alors que c'est « si horrible ». Le fait que Coco sorte le questionnement d'un rapport strictement « moral » (ipso facto judéo-chrétien) a joué un grand rôle dans la qualité et l'intelligence de son intervention.
    On la suivra moins dans son raisonnement sur la banalisation de la torture dans les séries et les jeux vidéo cause selon elle d'un rapport faussé à cette chose horrible en soi.
    Mais outre la lecture de son ouvrage, par ailleurs préfacé par Claire Fontaine (entretien à lire dans le n°32 de Tausend Augen), où l'on retiendra cette phrase : « j'ai trouvé de mon côté très révélateur que ce soit la femme jouant le rôle de la mauviette qui incarnât, aux yeux des spécialistes de l'interrogatoire, le personnage le plus convaincant. », nous vous conseillons d'assister le 14 janvier dernier à cette intervention de Coco Fusco.