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  • David Lean revisité - La Route des Indes

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    Lorsque sort La Route des Indes en 1984, David Lean, dont le dernier film en date remonte à 1970 (La Fille de Ryan), est un réalisateur à la fois acclamé par ses pairs et dénigré par une bonne part de la critique.

    L'histoire est la suivante : Une jeune femme, Adela (Judy Davis) se rend en Inde pour rejoindre son futur époux Ronny (Nigel Havers) qui exerce la fonction de juge à Chandrapore. Adela est accompagnée de sa future belle-mère, Mrs Moore (Peggy Ashcroft), qui sera dans le film la plus en phase avec les aspirations de la société indienne (elle devient amie avec un Brahmane, interprété par Alec Guiness...). Adela et Mrs Moore sont choquées par la réalité qu'elles découvrent, faite de domination et de vexations quotidiennes pour les Indiens. Elles décident donc de s'affranchir des pesanteurs des règles de vie coloniales britanniques, et se laissent guider à la découverte des mystérieuses « Grottes de Marabar » par le jeune et sympathique Dr Aziz. Durant cette visite il se passe quelque chose (on ne verra jamais quoi), et le Dr Aziz se retrouve accusé de viol. S'ensuit un procès où il devient le symbole de la lutte contre l'oppression britannique.

    Le réalisateur Anglais, qui a failli les années précédentes tourner Gandhi (Richard Attenborough), et Out of Africa (Sydney Pollack), et qui prépare l'adaptation du célèbre roman de Conrad, Nostromo, s'attaque avec La Route des Indes à un monument de la littérature britannique. Le roman éponyme de Forster qui date de 1924 met en scène les rapports entre Britanniques et Indiens dans l'Inde coloniale, selon une perspective considérée comme « humaniste », notamment parce que Forster, lui-même homosexuel, a développé dans certaines de ses œuvres une subtile articulation entre hétérosexualité et rapports de classe. Mais Homi K. Bhabha par exemple, qui explique dans Les lieux de la culture (Payot, 2007, Paris) que le roman de Forster faisait partie des œuvres enseignées aux jeunes indiens et indiennes dans les écoles britanniques en Inde, parle de « jeu étrange de la mémoire culturelle et du désir colonial » pour évoquer la « position » de l'Inde dans le discours colonial et postcolonial. A la fois pays des « origines aryennes communes », « métaphore d'un passé archaïque » (le pouvoir des Maharadjahs), et récit historique d'une transition vers la modernité qui met en avant la capacité d'hybridation de la société indienne, l'Inde demeure l'espace de perdition des idéaux occidentaux de rationalité, de progrès, d'ordre, où les pulsions, l'irrationnel, menacent constamment de prendre le pas et de dissoudre le sujet occidental qui s'y risque.

    Cette dimension est au cœur du film de David Lean, puisque celui-ci fait le choix de centrer le récit sur le personnage d'Adela, alors qu'elle n'a pas une telle place dans le roman. On peut y voir simplement une certaine continuité avec La Fille de Ryan, dont le personnage principal était déjà féminin, et noter le contraste avec d'autres films « coloniaux » de Lean : Le Pont de la Rivière Kwaï (1957) et Lawrence d'Arabie (1962), qui sont eux dépourvus de personnages féminins. Mais dans la continuité des représentations orientalistes héritées du XIXè siècle, on peut surtout relever une intéressante conjonction entre le choix d'un personnage féminin « à la recherche de quelque chose qui remplisse sa vie » (variation sur le thème de Madame Bovary comme l'était déjà La Fille de Ryan), et une forme de représentation nostalgique d'un paradis « colonial » perdu et d'un impossible « amour » entre les deux termes opposés que sont l'Orient et l'Occident, le tout mâtiné d'une dimension critique problématique inscrite dans la clôture du grand récit colonial.