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foot

  • La lutte finale en Jabulani

    Après France 98, et l’équipe championne du monde puis d’Europe (été 2000) qui avait mis en avant au cœur des années Jospin la France multiculturelle, nous assistons depuis 2006 et le coup de boule de Zidane à la lente dégradation du jeu de l’équipe, mais aussi de son image. Que se passe-t-il ? Où est passée l’équipe Black-Blanc-Beur tant vantée, qui a évolué quelques années en parallèle de l’arc-en-ciel de la « gauche plurielle » ?

    Bien entendu, en coulisses se joue la guerre entre le football amateur et les clubs, entre la Fédération et la Ligue, entre les intérêts financiers liés à de délirants projets économico-politiques, et les principes de redistribution de la manne des droits en direction des petits clubs, du monde associatif, des amateurs – peu importe que les Anglais, les Italiens et les Espagnols soient dans des situations de surendettement catastrophiques, on veut leur emboîter le pas. C’est cela la toile de fond du conflit, que l’on n’expose pas en public.

     

    De la France multiculturelle triomphante, incarnée par son meneur de jeu Zidane, à la fois rassembleur (la publicité d’Orange pour la Coupe du Monde 2002 en Corée du sud et Japon

     

     

    et résurrecteur (la publicité pour Carrefour où on le voit en tenue penché vers de jeunes enfants agenouillés autour de lui en maillot du Brésil), on est passé à la représentation de la désagrégation nationale.

    On peut voir dans l’attitude constamment méprisante et arrogante du sélectionneur Domenech, dans sa manière de s’entêter dans ses erreurs, dans sa propension à affirmer son autorité par l’infantilisation des médias ou des joueurs (ne pas sélectionner Malouda pendant des mois parce qu’il a exprimé ses désaccords dans la presse ; virer Pirès de l’équipe de France parce qu’il a dragué Estelle Denis, etc.), on peut voir dans tout cela certaines similitudes avec notre président de la République, qui personnalise la fonction en confondant vie privée et vie publique, en jouant sur les ressorts de la dramatisation personnelle et familiale, dans une mise en scène de la politique compassionnelle qui est une véritable stratégie. Celle-ci vise à surfer sur l’événement, à détourner l’attention de l’aspect programmatique de l’action menée.

    Finalement, Raymond Domenech est dans la sphère sportive celui qui aura le mieux assimilé les principes sarkozystes d’utilisation des médias. De sa mère qui « veut parler à Anelka », ou de sa demande en mariage à Estelle Denis à l’issue de l’élimination de la France en Coupe d’Europe en 2008, le sélectionneur français aura assumé jusqu’au bout cette déviance de la responsabilité politique qui consiste à privatiser l’enjeu collectif. Au journaliste qui insiste et demande à Domenech des « explications » au nom des Français qui soutiennent l’équipe de France, le sélectionneur opposera son immense déception, son chagrin, et prendra un visage bouleversé d’autant plus fort qu’il doit bien être au moins à moitié sincère.

    Pour comprendre qu’il s’agit bien de cela, il faut se rappeler que lorsque Domenech a été nommé à la tête de l’équipe de France à la suite du fiasco de Jacques Santini à l’Euro 2004 (élimination face à la Grèce future championne d’Europe en quarts de finale) il a été présenté à la fois comme le digne successeur d’Aimé Jacquet, son mentor, et comme un sélectionneur charismatique, intelligent et cultivé. Dès le début, il n’hésite pas à mettre en scène des aspects soigneusement choisis de sa vie privée, comme à confier ses lectures intellos.

    Après l’épisode Lemerre, un taiseux, et l’épisode Santini, qui semblait effrayé face à la moindre caméra, Domenech fait figure de Tony Blair du foot, et les médias comme le public sont conquis. Dès sa prise de fonction - qui marque le retour au premier plan de la Fédération et de Aimé Jacquet (devenu Directeur Technique National) face au lobby des clubs professionnels qui avaient réussi à imposer Santini après l’échec de Lemerre au Mondial 2002 - Domenech énonce un discours volontariste de reprise en main de l’équipe de France, façon Sarkozy : faire table rase de l’organisation en place et des personnes en place car, dit-il, « l’équipe de France n’appartient à personne » - le président de tous les Français a dû puiser son inspiration là aussi.

    On ne reviendra pas sur le délitement de cette stratégie, qui a conduit au fiasco de ce mois de juin en Afrique du Sud.

    Comprenant mal la nature de l’attachement populaire à la figure de l’enfant du peuple qu’est Ribéry, les médias ont un temps exploité le scandale sexuel dans lequel celui-ci a trempé, avant de laisser tomber l’affaire lorsqu’ils ont vu que sa popularité n’était pas entamée d’un iota – incompréhension symbolique de la fracture entre les couches populaires de ce pays et les perceptions déformées de médias parisiens de plus en plus fermés dans leur recrutement ; la fermeture de nombreux bureaux régionaux de France 3 et M6 a bien entendu accentué ce phénomène ces dernières années.

    Les attaques de Finkielkraut et celles de Marine Le Pen à propos du multiculturalisme de l’équipe de France ne sont pas isolées. L’idéal d’une république colorée, populaire et représentative de la société française incarnée par les Bleus de Zidane en a dérangé plus d’un, et les sifflets au Stade de France pendant La Marseillaise et l’envahissement du terrain par les supporters algériens a contribué à raviver l’union républicaine face aux dangers de la désunion nationale incarnés par les « jeunes immigrés » irrespectueux du patrimoine commun.

    Du discours infantilisant à l’encontre des joueurs (les récits ne manquent pas au sujet des retards à l’entraînement , des sorties trop arrosées, des écarts sexuels et des bagarres dans les boîtes de nuit) on passe aisément au discours répressif d’ordre militaire. « Les déserteurs » a titré France-Soir au sujet de la grève de l’entraînement provoquée par les joueurs. « Pour l’honneur » a titré L’Equipe le lendemain le jour du match décisif contre l’Afrique du Sud. Cela rappelle le bon vieux temps où l'on défendait l'idée que l'armée était la seule voie d'intégration possible pour la "racaille" populaire, puisque de toute façon le langage de la force est le seul langage qu'ils comprennent ("faire l'armée ça lui ferait du bien", etc, ce qui n'est pas sans lien avec le discours sarkozyste sur la réhabilitation de l'apprentissage).

    Le clivage est particulièrement flagrant lorsqu'on entend un Domenech ou un Escalettes président de la Fédération, qui manient la langue avec aisance, aux côtés d'un Patrice Evra propulsé capitaine maladroit jusqu'au ridicule.

     

     

    Pour Vikash Dhorasoo, qui s’exprime sur son blog http://dhorasoo.blog.lemonde.fr/, l’équipe de France a donné l’image de « caillera » des banlieues, donnant donc du grain à moudre aux contempteurs du multiculturalisme. Voyez le résultat, ces Noirs (car Raymond Domenech a pris soin, curieusement, de virer de l’équipe tous les Maghrébins, pourtant parmi les plus brillants de la jeune génération comme Nasri, Benzema, Ben Arfa, et Rami) ne sont pas capables de représenter la France, pire, ils n’en ont rien à faire. Caïds indécents et flambeurs, ils sont avant tout préoccupés de leurs petits intérêts mesquins pendant que la nation attend d’eux qu’elle les incarne dignement face au reste du monde. En plus, ils sont mal élevés (« sale fils de pute »). Les mises en scène médiatiques ont d’ailleurs permis de façon assez insidieuse de distinguer au sein du groupe un sous-groupe de « non-suiveurs » composé uniquement de Blancs (Lloris, Toulalan, Gourcuff, Planus), c’est en tout cas ce qui apparaît sur certains cadrages des vidéos montrant l’équipe à la descente du car pour se rendre à l’aéroport. La rediffusion en boucle de ces courts extraits décontextualisés est évidemment ce qui finit par produire le sens. On se souviendra aussi des polémiques survenues durant l’Euro 2008 au sujet de Nasri qui « aurait manqué de respect » à Thierry Henry, ou la façon dont on peint régulièrement Ben Arfa comme une « tête brûlée » (alors que comme le soulignait opportunément Lizarazu, il l’est certainement moins que ne l’était Zidane, collectionneur de cartons rouges dans sa carrière).

    Pour beaucoup, l’équipe de France préfigure le risque que courrait le pays s’il faisait une plus grande place aux minorités visibles.

    Dhorasoo a l’intelligence de rappeler à ce titre que ce n’est pas seulement de la rébellion des « caillera » dont il s’agit, mais aussi de l’affirmation d’un collectif composé de jeunes issus de milieux populaires et embringués dans le giron de la formation sportive de haut niveau à l’orée de l’adolescence. Ce qui implique  éloignement d’avec le milieu familial dès 12 ans, et l’intégration dans un système surprotecteur. Que veut dire Dhorasso par là ? Que la grève des joueurs est l’expression maladroite de jeunes de milieux populaires contre un système tenu, en club ou au niveau fédéral, par les élites blanches et bourgeoises, cadres, sponsors et agents qui capitalisent sur leur dos : on leur confisque le pouvoir réel en échange de rémunérations mirobolantes, qui contribuent d’ailleurs à les couper de leurs bases populaires naturelles puisque ces rémunérations indécentes attirent sur eux la vindicte publique en cas de contrat non rempli ou de crise économique.

    Ainsi, que d’autres sélections commencent à la suite de l’équipe de France (comme l’Angleterre) à montrer des signes de tension, toujours articulés sur la question des circuits de prise de décision, de la légitimité des statuts et des rapports de pouvoir (qui décide de la stratégie en match ? etc.) est le signe intéressant qu’au sein même du foot business le spectacle d’une « lutte des classes » passionne le public.

    Comme Sarkozy, Domenech aura eu le mérite de révéler certains clivages, et d’entraîner une reconfiguration du pouvoir politique dans la foulée.

    On attend la suite avec impatience.