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gender

  • Futur intérieur

     

     

    « Puis un intrus vint bouleverser le jeu en créant un rêve dans le rêve. Passé, présent, avenir s'emboîtaient comme les pièces d'une poupée russe. Et le monde éclata. » (1)

     

    priest futur interieur.jpgUn coup d'œil sur la situation française actuelle pourrait donner l'impression que les combats engagés il y a des années en France en faveur des « cultural studies » et des « gender studies » commencent à porter leurs fruits.

    Un colloque à Paris au Centre Pompidou en 2009, Les Inrockuptibles qui titrent sur la culture de masse à l'occasion de la sortie du livre controversé de Frédéric Martel quelques années après leur retentissant « appel pour l'Intelligence », Libération qui s'extasie devant l'introduction d'une chaire gender à Sciences-Po, une activité éditoriale sans précédent qui a vu de nombreux titres essentiels indisponibles en Français être enfin traduits (Stuart Hall, Judith Butler,...), des enseignant-es bridé-es dans leur carrière qui trouvent enfin des postes à leur mesure, une diffusion à travers le vocable journalistique - et partant dans l'infosphère - de certaines notions autrefois bannies (rapports sociaux de sexe, question de genre, identités culturelles, postcolonialisme, légitimation de la culture de masse,...),... On pourrait ajouter le sentiment que le corps politique prend en compte (un peu) cette influence diffuse (discrimination positive, le care, la parité,...), et que ceux et celles qui s'opposent à ces évolutions, à gauche comme à droite, sont irrémédiablement renvoyés dans le camp des forces de la réaction (Finkielkraut, Elizabeth Badinter,...).

    De tout cela, Tausend Augen, qui fête en 2010 ses 15 années d'existence, devrait se réjouir. La revue a vu le jour dans un contexte autrement moins favorable pour les « cultural » et « gender studies ». Pourtant, les institutions qui semblent s'entrouvrir aux idées que nous défendons, nous avons l'habitude de les contester en tant que telles. Non seulement cela ; mais toute idée porte aussi en elle le risque de se constituer en doxa. Garder une exigence critique est indispensable. Entre la tentation tactique de renoncer provisoirement (donc définitivement) à l'élaboration d'une alternative crédible au système dominant, et le repli réactionnaire sur des prétendues valeurs universelles qui seraient menacées, la porte est étroite.

    Depuis Sur la Télévision, petit ouvrage simpliste de prêt-à-penser d'un grand sociologue et philosophe d'ordinaire plus inspiré, la mode est à la critique des médias, l'expression désignant la multitude des mauvais objets produits par la culture de masse. En France, la Culture relève d'une politique d'Etat largement partagée par le secteur associatif, par les artistes, par le corps éducatif, qui la relaient sur le terrain social - pour ses grandes lignes et en dépit des positions distinctives. La dénonciation des productions de la culture de masse sert ainsi surtout à souder la communauté nationale des dominants face à l'affirmation de plus en plus forte des minorités, des différences, de l'alliance de la culture populaire et de la culture de masse.

    L'accusation de relativisme est toute prête, elle est pratique, elle permet de disqualifier les propositions dérangeantes en invoquant à la rescousse les cadres rassurants dans lesquels nous avons grandis, et pour lesquels nous entretenons parfois une forme de nostalgie - douteux sentiment, en matière de politique.

    Ainsi, Noam Chomsky, brillant intellectuel et totem de la gauche radicale affirme-t-il dans un ouvrage récemment traduit : « C'est peut-être encore une incapacité personnelle, mais, lorsque je lis un article scientifique, je ne sais pas dire si son auteur est un mâle et s'il est blanc. » (2) C'est sans doute le mâle blanc qui parle. Mais, il est vrai qu'il s'agit aussi pour les intellectuels de se positionner au sein du vaste marché du débat politique - où la concurrence est rude. Car s'il est un domaine profondément lié depuis toujours à la question de l'inscription culturelle, de genre, et de la domination politique et économique c'est bien celui de la rationalité scientifique lorsqu'elle est associée à l'idée d'objectivité du réel. Dans le même temps, tout ne se vaut pas non plus...

    Les positions nuancées et complexes sont disqualifiées car considérées comme illisibles dans l'infosphère mondialisée, et suspectées de complaisance à l'égard des objets qu'elles étudient.

     

    C'est pourtant cette porte que nous avons choisi d'emprunter, si étroite soit-elle.

     

    Après la Nouvelle Amérique et les films de super-héros (n°31), après l'identité de gauche (n°32), Tausend Augen questionne donc dans ce n°33 le travail des normes identitaires dans le contexte de la culture de masse, et des valeurs universalistes occidentales.

    Il sera question au fil de ces pages de la question postcoloniale et de la mise en évidence des caractères de l'hégémonie culturelle blanche, mais aussi des usages des productions de la culture de masse, et de la revitalisation des discours dominants face aux affirmations minoritaires.  Les représentations de la culture des marges sont questionnées ainsi que les modalités figurées et discursives de l'expression de l'anormalité.

    C'est ainsi que dans cet ensemble, nous avons tenté de cerner un certain nombre des enjeux qui déterminent aujourd'hui la redéfinition du Sujet au sein du régime de vérité qui est le nôtre.

     

     

    NOTES

     

    (1)Christopher PRIEST, Futur intérieur, Calmann-Lévy, Paris, 1977

     

    (2) Noam CHOMSKY, « Science et rationalité », dans Raison et Liberté, Agone, Marseille, 2010.