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petit bourgeois

  • Coup de colère contre Desplechins

    Une fois n'est pas coutume, nous reprenons un article paru dans un journal dont l'audience dépasse de loin celle de ce modeste blog. Pourquoi le reprendre? Cet article a pu échapper à des personnes partageant le propos sur le cinéma défendu par Tausend Augen. Nous ne connaissons pas cette historienne énervée, mais son argumentation est claire et juste, et traduit un sentiment de plus en plus partagé au niveau du public, y compris le public art et essai que nous croisons au gré de nos interventions et débats.

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    Il y a des colères qui demandent explication. Je suis sortie très en colère du dernier Desplechin. Pourtant, j'ai toujours apprécié son cinéma, ou plutôt je l'ai toujours suivi avec intérêt. Alors pourquoi une allergie si soudaine face à ce que de nombreux critiques, et pas des moins estimables, considèrent déjà comme son chef-d'oeuvre à ce jour ? Des arguments à charge, il y en a depuis le début : le maniérisme tarabiscoté, le débraillé ostentatoire, le symbolisme de potache... Tous travers qui, jusque-là disséminés ou intermittents, se concentrent ici pour rendre le film presque irrespirable.

    La prise de risque excuserait cependant les faux pas, si l'on ne ressentait une gêne plus générale face à la "vision du monde" qui, de film en film, s'impose. Chez Desplechin, en effet, la virtuosité ou la subversion du récit n'ont guère pour enjeu de capter la diversité du monde social ni de s'interroger sur l'histoire en marche : la Famille reste bourgeoise, patriarcale, aisée ; la Femme est forcément évanescente, mystérieuse, maîtresse des relations humaines mais socialement seconde ; paumé ou dominateur, l'Homme reste maître du logos et de l'initiative sexuelle...

    Tous partis pris scénaristiques qui ne me gêneraient nullement (au cinéma comme en littérature, tout est dicible d'une expérience singulière) si le cinéaste ne donnait constamment l'impression de vouloir les ériger en archétypes. Pour preuve cette ambition affichée de se situer à la croisée du conte et du mythe, des dieux grecs et de la psychanalyse, de Shakespeare et d'Andersen : une femme est une femme, une famille, une famille, et il en va ainsi depuis que le monde est monde...

    Mais de même que la neige se fait rare à Noël, de même les rapports de classe et de sexe ne sont plus aujourd'hui tout à fait les mêmes que dans le roman familial où a baigné l'enfance du créateur. On sourit souvent en France du volontarisme un peu crétin avec lequel le cinéma américain impose des figures de la "différence" : une karatéka blonde, une juge noire, une avocate homosexuelle, une soldate enceinte... Il n'empêche que, même outrés et parfois invraisemblables, ces personnages sont les fascinants rejetons d'une société capable d'orchestrer une puissante révolution des représentations.

    Le cinéma de Desplechin en serait un peu l'antithèse : tourné vers le passé, les grands modèles, la littérature, il affirme implicitement que rien dans les structures ne change ; ancré dans un milieu et une culture hyper typés, il les pose comme horizon indépassable. Même le physique de ses actrices respire un classicisme absolu. Quand ses collègues essaient de tâtonner vers autre chose (des rockeuses, des marginales, des filles entre elles chez Assayas ou Honoré...), il s'affirme, de film en film, comme un jeune vieillard fièrement cramponné à son système, dont la liberté formelle semble inversement proportionnelle au foncier conservatisme.

    Il y a, chez lui quelque chose d'un néo-Gide ou d'un néo-Mauriac : on saccage avec fracas la belle baraque bourgeoise, sans jamais prendre le risque d'aller voir dans le jardin d'à côté, où les choses pourraient bien se passer d'une manière plus contemporaine, plus complexe. Des Arabes ou des métisses, des agriculteurs ou des cadres moyens, des bisexuels ou des refoulés, des grosses ou des androgynes ? "Pas mon affaire", semble clamer le cinéaste, qui, trop occupé à secouer le cocotier, ne voit pas qu'il s'efforce surtout d'éprouver la solidité de ses racines. Elles sont blanches, bourgeoises, mâles, hétérosexuelles et, sur le fond, assez conservatrices et misogynes.

    Il y a quelques années, le critique Serge Kaganski s'en était pris au film Amélie Poulain, au prétexte qu'il ne montrait qu'un Paris blanchi et pittoresque. Pertinente, la charge était sans grand risque, car dirigée contre un film ne s'inscrivant pas dans une démarche auteuriste ambitieuse. Il n'en va pas de même de Desplechin, que son talent de réalisateur surdoué semble rendre intouchable. Pourtant, au rebours d'une certaine critique que je trouve étrangement complaisante, je ressens exactement, vis-à-vis d'Un conte de Noël, une colère de ce type : parce que ce film me semble mettre en scène un univers particulier, socialement situé et minoritaire, mais qui se donne pour central et désirable ; parce qu'il naturalise et embellit des rapports entre les êtres qui sont objectivement assez déplaisants une fois dépouillés de leur habillage glamour ; parce qu'il s'agit, précisément, d'un cinéma de "garçon" qui n'envisage la femme que comme objet de désir ou de fantasme, jamais comme sujet social autonome ; et d'un cinéma bourgeois qui croit trop au caractère universel de ses codes.

    On ne peut m'empêcher de penser qu'ayant eu à arbitrer, parmi beaucoup d'autres, entre ce film et celui de Cantet, le jury cosmopolite du Festival de Cannes a fait un choix lourd de sens, qui valorise le social plutôt que l'ego, la bigarrure plutôt que le monochrome, le politique plutôt que l'intime. Non, je veux le croire, par désir de jouer "le réel" contre "l'art" (grand styliste à sa façon, Cantet n'est pas Michael Moore). Mais parce que notre monde globalisé, en mutation rapide, secoué de revendications composites, a besoin d'un cinéma qui, plutôt que de gommer par égotisme esthétisant tout rapport de domination, en révèle les nouveaux ressorts.

    Emmanuelle Retaillaud-Bajac, historienne

    Le Monde, 15 juin 2008