Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

sarkosysme

  • Jamais trop tard

    Entretien avec Maxime Cervulle éditeur de Identités et cultures, politiques des cultural studies, de Stuart Hall (Editions Amsterdam, 2007)  (Le Monde, le 31 janvier 2008)

     

    b289e70f1b3066737a25e347e3d973ef.gif


    Quelle est la place de Stuart Hall sur la scène des "études culturelles" (cultural studies) ?

    Hall a joué un rôle central dans leur développement en Grande-Bretagne. Lorsqu'il succède à Richard Hoggart à la tête du Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham, en 1968, il poursuit le projet qui consiste à opérer un retour réflexif sur le marxisme et à développer des analyses ethnographiques des modes de vie et cultures populaires. Parallèlement, il ouvre de nouvelles pistes : par exemple, en prêtant l'oreille aux contestations féministes au sein du Centre, en mettant l'accent sur les identités culturelles dans la réflexion sur le pouvoir ou encore en s'inspirant des théories critiques européennes, de la "French Theory" à Gramsci. Ce dernier va d'ailleurs jouer un rôle important en lui permettant d'adopter une approche plus dynamique de la culture - loin du réductionnisme économique du marxisme classique - et en substituant aux concepts de "domination" et d'"aliénation" celui, plus souple, d'"hégémonie". Plutôt que de critiquer un "grand méchant média" qui injecterait directement des contenus dans les cervelles de masses passives, Hall s'attache à décrire les multiples idéologies qui s'affrontent sur le terrain culturel.


    Les "cultural studies" semblent recouvrir un champ très large, comment les définit-il ?

    Ce qui rassemble ce champ d'études, c'est le questionnement sur les relations de pouvoir dans la sphère culturelle. Les deux concepts majeurs de Hall, la "politique de la représentation" et la "politique de la signification", renvoient tous deux à la lutte sémiotique qui se joue au sein du discours. L'enjeu est d'analyser les rapports qu'entretiennent la signification, la représentation et les dynamiques de pouvoir au sein d'une société, et ce afin d'intervenir politiquement. Il s'agit non seulement de décoder les processus de violence culturelle et matérielle, mais également de tenter de les transformer en intervenant dans les processus idéologiques qui les rendent signifiants.

    ddee490979d8f7c6240ec856de6279ed.jpg
    Quelle est la place de Hall dans la gauche anglo-saxonne ?

    En tant que "postmarxiste", travaillant à la fois avec et contre le marxisme, Hall joue le rôle de conscience réflexive de la gauche britannique. Ses interventions sur le thatchérisme ou le New Labour ont servi de cadre de référence pour penser les contextes politiques auxquels devaient faire face la gauche. Plus généralement, comme un grand nombre d'auteurs postmarxistes tels que Chantal Mouffe ou Ernesto Laclau, Hall pousse la gauche à voir ce sur quoi elle ferme les yeux : l'importance de la notion d'identité dans les cultures contemporaines et la nécessité de formuler une version de gauche de la "politique identitaire", l'indispensable articulation des luttes contre l'injustice économique avec les combats féministes, antiracistes et antihomophobes.


    Quasiment ignorée en France, l'oeuvre de Hall commence à peine à y être traduite. Quels sont les effets d'un tel contretemps ?

    L'un des effets de cette réception tardive est la troublante impression d'actualité de sa critique du thatchérisme face au contexte français. Pourtant, si l'approche de Hall peut nous être utile, ce serait une erreur que de superposer les deux situations. Il ne faut pas sous-estimer la spécificité des conjonctures historiques, nous dit-il. Ce qui n'empêche pas que l'on se serve de la force de ses analyses pour repenser la gauche française : lorsqu'il écrit "la gauche ferait bien de commencer par "apprendre du thatchérisme"" comment ne pas penser qu'ici aussi la gauche devrait tirer les leçons du sarkozysme et, plutôt que de "résister" passivement, ferait mieux de s'atteler à défaire les constructions idéologiques qu'il a patiemment articulées pour les reconfigurer dans un autre cadre de pensée ?