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sophie dulac

  • Le temps qu'il reste

    TA29_couv.jpgDans son numéro 29 Tausend Augen avait consacré un important dossier au cinéma palestinien-israélien (Eyal Sivan, Michel Khleifi, Simone Bitton, Elia Suleiman, Ram Loewy,...). A l'époque, Elia Suleiman avait eu l'honneur de la couverture, avec une image tirée de son film Intervention divine, et Jean-Marc Genuite lui avait consacré une belle étude.


    Or, depuis quelques années, et notamment grâce au travail remarquable d'une distributrice, Sophie Dulac, le public français découvre de nombreux films israéliens ancrés dans la réalité quotidienne, tenant souvent la "présence" palestinienne à bonne distance, voire l'esquivant complètement. Films de la normalité nationale qui ne vont pas sans susciter un certain malaise dans le contexte actuel...Certains toutefois tentent le rapprochement (comme le sympathique mais criticable La visite de la fanfare) façon Accords d'Oslo. On ne boudera pas notre plaisir, certains de ces films (Mon Trésor, Prendre Femme, Mariage Tardif) nous ont permis d'apprécier l'étendue du talent et surtout de la personnalité de Ronit Elkabetz, juive, israélienne d'ascendance marocaine que j'avais vue pour la première fois au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, et qui nous font regretter encore plus vivement au Maroc la déportation organisée entre le pouvoir royal et le mouvement sioniste international des Marocains Juifs vers la terre d'Israël, ramenant une communauté de plus de 200 000 individus dans les années 50 à moins de 3000 aujourd'hui.
    Il n'en reste pas moins que la veine plus politique du cinéma israélien et du cinéma palestinien, qui se trouve marginalisée, recèle d'authentiques réussites, réussites d'autant plus importantes qu'elles assument un propos politique que bien peu osent encore tenir.

    Il en va ainsi du nouveau film d'Elia Suleiman, Le temps qu'il reste, injustement passé inaperçu à Cannes, alors que son Intervention divine avait enthousiasmé la Croisette et récolté le Prix du Jury.

    Ce n'est pas par hasard, ni que le film est moins bon : c'est avant tout que le contexte n'est plus le même. Avec la disparition d'Arafat, et l'émergence du Hamas comme représentant du peuple palestinien, légitimement porté au pouvoir par la voie des urnes tant vantée par les puissances occidentales, il est devenu impoli d'évoquer le sort des Palestiniens en haussant par trop le ton. Cela est d'autant plus paradoxal que depuis Intervention divine la catastrophe n'a fait qu'empirer. Le Mur et la politique d'apartheid développée par le pouvoir israélien auraient dû soulever une indignation internationale à la mesure de celle constatée pour les attentats suicide touchant des civils innocents.

    Ce n'est pas le cas, et pourtant le Palestinien au passeport israélien Elia Suleiman n'y va pas par quatre chemins. On sera bluffés par son talent de monteur dans les deux premières séquences du film, absolument virtuoses et poignantes, mettant en scène l'effacement de l'identité palestinienne derrière l'israélien, rappelant le titre de son premier long métrage, Chronique d'une disparition. Sans verser dans l'égotisme, Elia Suleiman, mêle la chronique familiale, l'histoire de son père et de sa mère (le film s'ouvre sur cette belle dédicace en Arabe : "Ila Dikra Abi wa Oummi") la sienne propre, et l'histoire de la Palestine occupée. Sous des dehors lunaires et contemplatifs (son personnage ne pipe mot, et c'est d'une violence rare, métaphore de la voix que le pouvoir dominant confisque), Elia Suleiman développe un discours sans complaisance, d'une intransigeance qu'il ne faut pas commencer à confondre avec l'intolérance : il y a simplement des choses sur lesquelles il n'y a pas à discuter. Ainsi, on rira notamment lorsque de retour dans la maison de ses parents après un exil à l'étranger Elia Suleiman met en scène un policier israélien dans le rôle de sa femme de ménage...On pleurera aussi, dans ces moments poignants qui évoquent la disparition de ses parents. On se régalera de son talent de metteur en scène et de scénariste, mélange non intellectualisé de Tati, Chaplin, et Bunuel, pour l'ironie mordante et pourtant la foi extrême en la force de l'humain.

    Et au bout du compte, en sortant de la salle, c'est la voix de la Palestine qu'on aura entendue. Sans qu'elle ait eu besoin de remuer les lèvres.