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tarantino

  • Django In Chains

    Lorsque Spike Lee a déclaré qu'il n'irait pas voir Django Unchained (3,2 millions d'entrées France et un coefficient Paris/France de 3,5) en raison du traitement insultant et dégradant réservé aux Noirs dans le film (notamment à propos de l'usage immodéré du terme "nigger"), on ne pouvait que considérer à la fois - au vu du pedigree de Tarantino - qu'il avait probablement raison sur le fond, et en même temps que les arguments qu'il avançait étaient un peu superficiels. En allant y voir de plus près, c'est-à-dire en allant voir le film, on peut en conclure deux choses : la première c'est que Spike Lee n'avait pas tort en dénonçant le racisme du film; la seconde, c'est que le problème est à la fois plus subtil et plus profond que l'emploi compulsif du mot "nigger" par les personnages blancs.

    Initialement nous avions envisagé de produire un vrai long texte. Et puis les jeunes du blog www.lecinemaestpolitique.fr ont publié une étude de Camille Rougier qui pointe l'essentiel des problèmes soulevés par le film. On n'aurait pas dit exactement les choses comme cela, mais peu importe. Il ne s'agit donc pas ici de redire ce qui a déjà été dit, mais plutôt de contribuer au débat en ajoutant quelques précisions ou réflexions supplémentaires, notamment à propos du statut de Tarantino en général.

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    Tarantino a fait irruption dans la galaxie du cinéma d'auteur avec Reservoir Dogs (300 000 entrées France), gagnant immédiatement un statut de "jeune prodige" sur lequel il allait capitaliser dès son second film, Pulp Fiction (2,9 millions d'entrées France). Des deux grandes revues de cinéma, c'est sans doute Positif qui a le mieux senti à l'époque (où les Cahiers du Cinéma dominaient encore) l'importance de ce jeune cinéaste biberonné à la culture vidéoclub typique des années 90. Depuis, Positif a pris la place des Cahiers dans l'univers référentiel des jeunes générations cinéphiles-auteuristes. Revue traditionnellement plus ouverte au cinéma de genre, mais non moins traditionnellement auteuriste dans ses approches théoriques, Positif suit Tarantino fidèlement, et il est donc logique de retrouver Django Unchained en couverture du numéro de février 2013, comme en 1992 la revue faisait déjà sa couverture avec Reservoir Dogs

    Au passage, notons que s'il est entendu que les revues de cinéma n'ont plus l'importance qu'elles ont pu avoir jusqu'au tout début des années 2000, et l'essor de l'Internet grand public, il n'en reste pas moins que leur influence demeure. Celles et ceux qui y écrivent occupent par ailleurs un certain nombre de positions à partir desquelles ils/elles exercent une action prescriptive. De plus, ces revues ont imposé au fil des décennies des cadres interprétatifs qui continuent d'être utilisés par les enseignant-es, les structures culturelles, les professionnel-les du cinéma tant dans la production, l'exploitation, la distribution, qu'au niveau de l'administration du CNC... 

    Or, Tarantino n'a jamais été le cinéaste maudit défendu par une revue seule contre les autres. Il s'est au contraire rapidement imposé dès le début de sa carrière auprès de la critique dans son ensemble, y compris dans les festivals, devenant le chef de file d'un mini "nouveau nouvel Hollywood" en confiant ses scénarios à d'autres, ou en se faisant producteur ou acteur, jusqu'à devenir au Festival de Cannes une sorte d'icône vivante, bad boy convenable dont les fêtes sont parmi les plus courues. Comme souvent avec l'auteurisme, on défend les plus grandes banalités et les idées les plus répandues en les parant des vertus de la créativité et de l'originalité.

    La facilité avec laquelle son cinéma s'est imposé comme celui d'une génération (celle de la cinéphilie des vidéoclubs, dominante dans les années 90) contraste avec l'image de trublion, de dynamiteur des conventions, sur laquelle il a su capitaliser. Son réel talent de metteur en scène et de directeur d'acteurs, son habileté à intégrer dans un même objet un maelstrom hyper-référentiel sans que cela devienne incohérent, lui a permis de s'imposer comme un réalisateur brillant, mais surtout comme un auteur. Ce qui est certainement plus curieux à première vue, dans la mesure où Tarantino s'est ingénié à revendiquer un goût pour le mauvais goût, référencé au cinéma B ou Z (qu'en réalité le public le plus cinéphile connaissait parfaitement puisque c'était celui des vidéoclubs).

    Or, Tarantino n'est que le représentant le plus jeune et inattendu d'une vague conséquente de cinéastes anglo-saxons issus du cinéma de genre des années 80 et auteurisés dans les années 90 : Peter Jackson (de Brain Dead -1987- à Créatures célestes - 1994); David Cronenberg (de Scanners - 1980 - au Festin Nu - 1991); John Carpenter (de Halloween - 1981 - à L'Antre de la folie - 1995); Wes Craven (des Griffes de la Nuit - 1984 - à Scream -1996); David Lynch (de Dune - 1984 - à Sailor et Lula - 1990), Sam Raimi (de Evil Dead - 1981 - à Un plan simple - 1998), etc. 

    Autrement dit, indépendamment de son succès public (qu'il faudrait avant tout analyser comme découlant de la capacité de son cinéma à mobiliser la cinéphilie vidéoclubique tout en surfant sur les représentations dominantes des rapports de genre, de classe et de race) il y a une logique à la reconnaissance dont bénéficie instantanément Tarantino.

    Nous sommes dans les années 90 à une époque où la critique de cinéma, mais aussi les festivals et l'industrie du cinéma d'auteur, sont confrontés à une évolution majeure d'un public dont la culture éclectique s'est forgée à travers un ensemble cohérent de "sous-cultures" (les vidéo-clubs, les jeux vidéo, la bande dessinée, les jeux de rôles, mangas et anime, ...). Cette nouvelle culture des images déborde la cinéphilie traditionnelle, et pour garder la main, celle-ci auteurise à tour de bras des cinéastes autrefois cantonnés aux pages de Mad Movies (John Carpenter est un cas remarquable : lire le dossier que nous lui avons consacré en 1998 dans le n°14 de Tausend Augen). Au passage, on observe dans le processus que la critique de fan emprunte à son tour les habits de la critique savante, ce qui est peut-être le signe le plus explicite de l'hégémonie auteuriste en France dans ces années-là (lire par exemple la critique du Seigneur des Anneaux par le journaliste de Mad Movies Rafik Djoumi, qui écrivit d'abord dans le magazine de longs textes convoquant notamment Dreyer, avant logiquement de publier un livre en 2006).

    Attention : il ne s'agit pas ici d'affirmer qu'il n'y a rien d'intéressant dans ces approches, mais d'en souligner les inscriptions socio-historique et idéologique.

    Tarantino est idéal : il a parfaitement saisi l'esprit d'une génération. C'est un metteur en scène talentueux. Son cinéma référentiel, distancié et réflexif a tout pour être le point de rencontre du public et d'une cinéphilie auteuriste à la dérive. Avec lui, on peut se revendiquer du populaire tout en s'en distanciant.

    Cette particularité rend difficile dans le contexte français de développer une réflexion sur les films de Tarantino au-delà des simples considérations formelles ou anecdotiques auxquelles elle est cantonnée la plupart du temps. Comme avec Eastwood, une légitimité artistique savamment construite s'accompagne d'une volonté d'écarter toute appréhension idéologique de l'oeuvre.

    Dans Django Unchained le processus qui conduit Schultz à faire de l'esclave son disciple est problématique en soi. C'est d'une violence assez extraordinaire, cette façon qu'un Blanc - digne représentant du tout-un-chacun classe moyenne intellectuelle qui constitue le coeur du public de Tarantino - a de confisquer à travers un discours paré de vertus humanistes la puissance symbolique du vengeur noir. En l'intégrant dans un processus d'apprentissage, il ne fait rien moins que du dis-empowerment. Comme Tarantino est très intelligent, il cherche à désamorcer la violence de ce détournement en se mettant lui-même en scène dans le rôle d'un Blanc minable que Django explose en miettes. Mais cette tactique qui consiste à détourner l'attention de l'endroit où se produit une violence en usant de l'arme de l'auto-dérision ne fonctionne que pour ceux qui sont déjà convaincus du bien-fondé du discours humaniste qui structure le film : "L'émancipation passe par le Blanc" relève Camille Rougier.

    On pourrait dire aussi que Django Unchained met en scène la domestication d'une figure malcolm-xienne, tout en l'animalisant. Chez Tarantino, le vengeur noir n'a plus qu'une seule cause : la sienne propre, tandis que le Noir le plus noir, Stephen (Samuel L. Jackson), est l'incarnation diabolique de la nature ambivalente et réellement menaçante des "Autres".

    Corollaire de ce racisme humaniste, la misogynie ne s'embarrasse pas ici de subtilités, oscillant entre la soeur de Candie et la femme de Django, entre une potiche et un fétiche, ce qui évite d'avoir à en faire des personnages.

    Non, vraiment, l'emploi compulsif du mot "nigger" semble n'être que le signe visible du racisme structurel du film. C'est en ce sens qu'il faut prendre la position de Spike Lee, lorsqu'il parle de film "irrespectueux à l'égard de [ses] ancêtres." Car Django Unchained fait partie de ces films qui, à l'instar de Zero Dark Thirty, suppriment le contrechamp, et construisent une sorte d'éternel présent anhistorique. Le véritable projet de Django Unchained, c'est la dissolution des Noirs en tant que sujets historiques, et la sublimation de la blanchité en tant qu'essence de l'humain.  

    Evidemment, pour une bonne partie de la critique savante, cela n'est pas un véritable sujet.