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  • Réflexions burchiennes 3/3

    [SUITE ET FIN]

     

      Quel est le groupe humain le mieux à même de tenir les deux bouts de la chaîne, et bien plus s’il le faut, à regarder les nuances d’une relation avec un œil pour la complexité, les contradictions ? La réponse que
    j’apporte sans la moindre hésitation à cette question affère à un corps de pensée hautement élaboré dans bien d’autres pays mais encore relativement étranger à notre culture. C’est une lacune préjudiciable entre toutes.

    On s’est beaucoup gaussée dans les rédactions et dans tous les états-majors politiques (où l’hégémonie des hommes et de leurs façons de penser est parfaitement intacte) de cette « illusion saugrenue » selon laquelle Ségolène Royal étant une femme, elle serait mieux à même qu’un homme de conduire enfin « le changement » dans ce pays.

    Certes, quiconque se hasarderait sur ce terrain en s’appuyant sur la seule différence biologique mériterait pleinement ces moqueries. Mais il faut dépasser l’opposition simpliste entre essentialisme et « tout culturel » : la différence homme/femme telle qu’elle s’est construite socialement au cours des siècles, si elle découle certes en dernière analyse du rôle des femmes dans la reproduction de l’espèce, est lié à un long processus historique, comportant l’infériorisation sociale des femmes et leur enfermement dans les domaines affectifs, maternants, familiaux.

    La question est vaste et complexe, je ne peux donner ici que quelques indications. D’une part, le rôle historique des femmes dans la famille, dans l’éducation des enfants, dans le maternage des hommes, affrontés, eux, aux duretés du monde économique (et violent), ont fait des femmes les meilleures médiatrices, les meilleurs instruments de réconciliation et de bonne entente entre les divers membres d’une famille. Elles ont appris l’art de l’empathie simultanée avec différents points de vue conflictuels, elles ont appris à voir les situations et les disputes de différents côtés, elles sont expertes dans l’art du compromis le plus favorable pour tous : parents/enfants, frères/sœurs, etc.

    Ce qui n’a rien à voir avec la socialisation des hommes.

    La psychologie de la petite enfance fournit des indications complémentaires quant à la phylogenèse de ces aptitudes. Suite à « la blessure oedipienne » (la brutale obligation de se désidentifier d’avec la mère, de se contre-identifier avec le père), « le petit mâle aura beaucoup plus de difficulté que sa sœur à répondre à des manifestations d’affection, sa capacité d’empathie est amoindrie. Il aura tendance à voir ces aspects du monde ayant un caractère incontestablement émotionnel en noir et blanc, soit paradis terrestre, soit objet d’un dégoût innommable. Il aura du mal aussi à gérer des sentiments conflictuels, à déceler les nuances de gris entre noir et blanc et à comprendre qu’un gris est souvent un mélange de noirs et de blancs. » (Hudson & Jacot, d’apr. Greenson). L’expérience de la petite fille est tout autre : échappant à la blessure oedipienne, ses premières années seront vécues dans l’intimité de la femme qu’elle sera un jour, et il en résulte au contraire une plus grande capacité d’empathie et une plus grande sensibilité aux nuances dans le ressentir et le relationnel.

    Bon nombre de ceux et celles qui se sont moqués ouvertement de cette idée qu’une « bonne femme » aurait des qualités particulières en politique, arguaient souvent aussi, plus ou moins implicitement, que la politique étant le domaine masculin par excellence, et la présidence étant le sommet du monde politique, une femme n’était pas faite pour le rôle. Les principales accusations lancées contre elle déguisaient à peine cette misogynie. C’est bien la première fois dans l’histoire de la Cinquième république que l’accusation d’incompétence est lancée contre un candidat à la présidentielle. A ce niveau-là, la compétence d’un homme politique va sans dire. Et pourtant, un certain Chirac est compétent en quoi, sauf à gagner les élections ? Et quant au fameux « autoritarisme » de Mme Royal…La belle affaire ! Quel homme politique n’est pas autoritaire ? Et qui songerait à reprocher à des femmes politiques masculinisées (Aubry, Aillot-Marie) leur autoritarisme ? Ah, mais chez une belle femme, donc « faite pour l’amour », cela choque… Une lecture attentive de la presse montre à quel point la féminité de Royal était source de doutes et de ressentiments. Mais ce que ce déluge misogyne voulait masquer était que Ségolène Royal n’est pas seulement une femme séduisante mère de famille, elle est une femme de gauche avec une longue expérience de terrain, et elle est une féministe revendiquée, ce qui n’est pas si courant en France, c’est le moins qu’on puisse dire.

    Notons en passant que le fait pour cette féministe de se soucier avant tout des souffrances des femmes pauvres, privilégiant, par exemple, les violences conjugales et les problèmes de garde, lui a valu l’inqualifiable hostilité d’intellos féministes chics, lesquelles, par aveuglement de classe, voudraient voir les femmes de toute condition sociale logées à la même enseigne sous l’oppression patriarcale : pour une féministe « conséquente », les différences de classe non-èpertinentes.

    Or, une pensée et une pratique féministe que l’on peut qualifier de matérialistes ont su traduire en termes politiques cette socialisation historique des femmes et les capacités spécifiques qui en découlent. Elles sont peu à peu en passe de modifier la perception même de l’action politique dans toutes nos sociétés. Je tiens déjà pour un pas en avant important que malgré la faiblesse du mouvement féministe en France, 47% de l’électorat, avec sans doute différents degrés d’enthousiasme, ait pu voter pour Ségolène Royal. Ait pu comprendre, plus ou moins clairement, qu’une femme de gauche, et qui en tant que féministe privilégie les problèmes des femmes ordinaires, pauvres, (« populiste » s’est-on écrié pour l’enfoncer), ferait une incontestable différence en entrant à l’Elysée. Et qu’encore aujourd’hui une large majorité de « sympathisants de gauche » considère Ségolène Royal, malgré sa défaite, comme la personnalité qui incarne le mieux les valeurs de gauche en France.

    Le programme de Nicolas Sarkozy, fort de l’appui des puissances que l’on sait, est d’une cohérence inattaquable. C’est qu’il est fondé sur la mise en oeuvre systématique de toutes les conséquences que les « révolutionnaires de droite » tirent du monstrueux postulat de la « guerre de tous contre tous » et de ses innombrables déclinaisons sémantiques : de « l’égoïsme comme moteur de l’histoire » (Ayn Rand) à la « méritocratie » sarkozyenne, du social darwinsme de Herbert Spencer à « la précarité, c’est la vie » de Laurence Parisot, la liste est longue. Il s’agit là de fausses évidences phalliques, qui n’ont pas plus besoin de justification que la prééminence historique des hommes dans tous les aspects de la vie publique. Dogmatique, obsessionnel, arrogant, violent à ses heures, l’actuel locataire de l’Elysée respire la virilité la plus crue… et s’en enorgueillit.

    Soulignons d’ailleurs que ce rejeton du fascisme hongrois de l’entre-deux-guerres, cet adepte des idées « anti-Lumières » (cf. Lev Sternhell) de la Heritage Foundation, ce plagiaire de Le Pen et de De Villiers, tient parfaitement les deux bouts de sa chaîne. S’il veut livrer les faibles au marché prédateur, il sait que nous sommes en France et que les faibles peuvent parfois se rebiffer. Donc tout en se préparant à asphyxier les services publics au cœur de notre modèle social, d’abolir autant que faire se peut les protections de ceux qui n’ont à vendre que leur force de travail, il doit affûter les organes de répression – les différentes polices, certes, mais aussi les églises. Cet admirateur des croisades et des conquêtes coloniales (qualifiés un jour de « rêves de civilisation » !) connaît bien la complémentarité du  glaive et du goupillon, stratégie dont il entend tirer pour lui et pour sa classe un double profit : le repli identitaire des musulmans bafoués pourra ranimer chez les « Français de souche » la foi catholique qui est celle de ce monarque dévot, tandis que la violence réactionnelle des opprimés, des discriminés, aiguisera la grand peur des bien-pensants, si profitable électoralement.

    En face, le pacte de Segolène Royal a été jugé « catastrophique » par le monoculaire Yves Salesse. Certes ce programme n’avait pas, ne pouvait pas avoir la cohérence interne du programme sarkozien, porté qu’il est par le poids immense du rouleau compresseur – ni celle du programme de Marie-Georges Buffet, d’ailleurs, porté par le souvenir de victoires lointaines et les habitudes d’un parti sclérosé. Celui de Ségolène Royal était certes un « catalogue », ainsi qu’on le dénigrait souvent, improvisé à l’écoute des gens, dans une recherche pragmatique et non doctrinale des failles dans la carapace du monstre. Improvisations parfois entachées d’impairs comme le drapeau de Marseille, aussitôt magnifiés hors de toute proportion par des médias à la botte (et aussi par la gauche de la gauche). Mais c’est le caricaturer absolument que de prétendre qu’il s’agissait d’un programme libéral au sens de toujours plus de liberté pour les gros, toujours plus de contraintes pour les petits - y compris pour les petites entreprises. De telles critiques étaient de mauvaise foi. Rappelons que chaque fois que Mme Royal évoquait les difficultés des patrons des PME et la nécessité de les aider en tant que créateurs d’emplois, on se récriait à gauche : c’était le mot tabou ! Comme on s’est récrié, y compris dans son propre parti, lorsqu’elle a critiqué les insuffisances des 35 heures – qui sont pourtant de notoriété publique depuis des années ! Déterminées en partie certes par le soupçon qui pèse avec raison sur les arrière-pensées résignées du PS, ces critiques-là et d’autres étaient pourtant si manifestement à côté de la plaque que pour ma part j’y voie d’autres motivations. La volonté qu’avait la candidate d’infléchir fiscalement la politique financière des entreprises aurait pu constituer un frein significatif au rouleau compresseur – car, en effet, aujourd’hui le rapport des forces est tel que freiner l’action de ces « force aveugles » est la plus belle ambition socio-économique que l’on puisse avoir. D’ailleurs on peut être certain que beaucoup de ses « modestes » propositions (comme celle de maintenir notre production énergétique dans le service public) allaient rencontrer une forte résistance à Bruxelles et ailleurs. Sa détermination allait être mise à rude épreuve mais je suis de ceux et de celles qui pensent qu’elle est réelle.

    Or, j’affirme que c’est cette conscience populaire du caractère incomplet de la vision de chacune des deux gauches, et le pressentiment plus ou moins net que par sa démarche politique comme par son programme « populiste », une femme comme celle-là serait à même de tenir enfin les deux bouts, qui ont valu à Ségolène Royal son… presque-succès. Et que c’est cette même capacité féminine d’empathie polyvalente qui l’a conduite à privilégier des questions de méthode (les rencontres à travers la France) ou des propositions de contrôle populaire. Relevons l’indignation si louche de DSK à la télévision devant la très raisonnable idée de comités populaires pour veiller sur le comportement des députés. Son hostilité ce soir-là était annonciatrice de toute cette campagne de dénigrement au sein du propre parti de la candidate, campagne que les sympathisants de gauche tiennent aujourd’hui pour principale responsable de la défaite. Ségolène Royal est un électron libre ainsi qu’elle ne cessait de le répéter, elle n’a jamais été intégrée à l’appareil parisien et aux jeux de tendances, et depuis six mois elle a semé une zizanie telle parmi ces hommes si attachés à leurs pouvoirs qu’ils étaient prêts à perdre une élection – la plus importante depuis la guerre ! – plutôt que de voir cette femme dangereuse – dangereuse parce qu’elle risquait d’échapper à leur contrôle – accéder au mandat suprême.

    J’affirme aussi que cette élection n’a pas été perdue sur la question du modèle socio-économique. Je récuse l’idée que les couches populaires se seraient converties au libéralisme parce qu’elles répondent majoritairement « oui » à des questions du genre « Pensez-vous que les entreprises devraient être plus libres » ? Quelles entreprises ? Et libres pour faire quoi ? Non, ce sont la misogynie et/ou le racisme qui ont fait que suffisamment de pauvres ont voté contre leurs intérêts de classe pour assurer l’élection de Nabot Premier. Qui ne comprend que le tremblement de terre des banlieues (et sa « réplique » un an plus tard, cette l’émeute cyniquement provoquée par des flics zélés à la gare du Nord) ont fait déborder le racisme qui couve en France depuis le rapatriement des pieds-noirs dans ce sud-est berceau du FN (cf. Benjamin Stora) ? Et quelle femme ne sait, en son for intérieur, quels soupçons pèsent encore sur son sexe dans ce beau pays de France ?

    Mais il est une autre vérité moins partagée, et que je ne puis que mentionner ici, à savoir que racisme et misogynie sont deux haines intimement liées. Il n’est que de lire les écrits des futurs nazis des années vingt, le Mein Kampf de Hitler compris, pour comprendre que la haine que ces hommes vouent aux femmes et aux Juifs est la même. Tout effort pour purger notre société de ces poisons devra passer, entre autres, par la reconnaissance de ce lien profond…

    Et maintenant que fera Ségolène Royal ? Car on l’aura compris, c’est là pour moi la principale question et non pas « que deviendra le PS ? » ni même « la gauche de la gauche parviendra-t-elle à se rassembler ? » Ségolène Royal et les hommes et les femmes qui l’entourent et qui ont compris sa démarche, entendent la poursuivre. Vont-ils parvenir à prendre la direction du parti socialiste, ainsi qu’on leur en prête l’intention ?

    Je doute beaucoup pour ma part qu’ils y parviennent, car il y a la haine à peine rationnelle des éléphants, et au-delà, la misogynie de tant d’hommes et de femmes de notre pays – oserais-je dire surtout à gauche ? (D’ailleurs, d’un certain point de vue les Cassandres qui avaient prévu sa défaite avaient mieux mesuré l’étendue de la misogynie en France que ceux et celles qui ont voulu cette candidature).

    Alternativement, peut-être vont-ils emprunter une page aux Allemands, quitter le PS pour créer un parti plus moderne, avec une direction plus ouverte aux femmes. Un tel parti pourrait attirer des hommes et des femmes de toutes les organisations de gauche et notamment des Verts, où la conflictualité aiguë entre tendances peut sans doute s’analyser en termes de ce « paradoxe de la chaîne » que j’ai voulu esquisser ici. Un tel parti serait à même de prendre beaucoup mieux en compte les enjeux de l’écologie politique (auxquelles Royal, comme beaucoup de femmes, s’est montrée très sensible). Sans doute mieux à même aussi de mener plus vigoureusement le combat contre le racisme et pour l’extension de la citoyenneté républicaine à tous les composants ethniques de la société. C’est là de toute évidence le combat le plus important à mener en France aujourd’hui. Et sur ce front-là, le rapport de forces nous est plus favorable, comme en témoigne l’expérience du Réseau Education sans Frontières. Réseau, ne l’oublions pas, issu essentiellement des couches moyennes instruites – grosso modo, les fameux « bobos » - qui ont imposé aux éléphants si réticents une femme candidate à l’office suprême. C’est dans ces couches que se situent incontestablement aujourd’hui les forces pouvant donner une impulsion nouvelle à la résistance. Et au-delà d’elles, on peut déjà se réjouir que ce choix d’une candidate féministe à la magistrature suprême a été entériné par une majorité de pauvres, de jeunes et de citadins de ce pays1) . Malgré la noirceur de l’heure, malgré la présence sans précédent d’un facho-raciste pur sucre au conseil des ministres de la République, malgré le parlement « bleu horizon qui s’annonce » cet événement a peut-être ouvert une brèche vers un autre avenir…

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    1) On m’objectera qu’une majorité de femmes ont voté Sarkozy. La faiblesse du féminisme dans ce pays a pour conséquence qu’encore aujourd’hui beaucoup de femmes intériorisent la notion de l’infériorité de leur sexe. Une femme du peuple déclarait ainsi à un journaliste : « On va quand même pas élire une bonne femme présidente ! »

  • Réflexions burchiennes / 2

    [SUITE]


    Car concernant la situation actuelle du monde, les analyses d’un Roccard ou d’un DSK sont exactes. Eux ont mesuré le rapport de forces et ont vu qu’il est aujourd’hui immuable (Rocard dans le Monde il y a quelques années : « Le capitalisme a gagné, camarades »). Prenons l’Europe réellement existante (celle que dirige le capital financier et non celle que les éléphants prétendent appeler de leurs vœux pieux) : même si par miracle les fameuses directives émanaient dès demain d’un parlement européen souverain, ceux-ci continueraient de traduire fidèlement le «libéralisme » si mal nommé des technocrates-idéologues, car à peu près partout sur le continent, les auxiliaires politiques du grand capital sont au pouvoir. Chez les sociaux-libéraux convaincus, le constat résigné de cet échec est mi-cynique, mi-optimiste, puisqu’ils laissent entendre qu’en fin de compte le système est bénéfique, que « ça ira mieux un jour » que la fameuse « main invisible » fera son œuvre ! C’est évidemment l’un des articles de foi des libéraux de tout poil. Cependant, si la base sociale du PS a changé, est devenue plus middle-class, ces couches-là sont loin d’être toujours convaincues des bienfaits du libéralisme, notamment sur le plan écologique. Au niveau des éléphants, en revanche, autant par la fatigue de l’âge que par simple intérêt de classe, on entérine les thèses libérales et ce mensonge qui voudrait qu’elles énoncent un ordre économique « naturel », purement mathématique, objectivement « vrai », que les souffrances qu’elles imposent sont regrettables, peut-être temporaires, mais en tout cas inévitables (« le capitalisme a gagné »). Certes ces sociaux-libéraux jurent de faire ce qu’ils peuvent pour soulager un peu les dites souffrances, mais sur le fond cette « gauche »-là refuse, elle, de tenir le premier bout de la chaîne, elle refuse de privilégier les souffrances face à l’implacabilité de « l’Histoire ». On a raison de dire qu’en arguant sans cesse du caractère irréversible de l’évolution en cours pour justifier de toutes ses carences, le PS a renforcé la croyance populaire en le caractère actuellement immuable du rapport de forces. Mais il ne s’agit pas là d’un simple produit de la poltronnerie social-démocrate, il s’agit d’une réalité.

    Le désarroi politique qui provient de ce partage de la gauche française entre deux visions monoculaires - ou plutôt deux cécités symétriques - vient de nous donner le gouvernement le plus dangereusement réactionnaire que le pays a connu depuis la Libération.

    Je résume : si un discours qui privilégie la question du modèle socio-économique, à savoir celui de l’extrême gauche, y compris dans ses composants écologistes, est resté largement inaudible pour les couches qui souffrent le plus du capitalisme sauvage, ce n’est pas seulement au nom du vote utile. C’est parce que ces couches, à leurs différentes façons, voient bien que derrière l’horreur des souffrances quotidiennes, se profile l’ombre de forces hors d’atteinte, bénéficiant d’une parfaite impunité. Elles savent que chacune de ces descriptions de la situation actuelle est juste. Elles voient aussi que si l’une est le fait d’organisations qui se rangent résolument et sincèrement à leurs côtés, celles-ci sont bien incapables de prendre le pouvoir là où ça compte. Et elles voient que l’autre description est proposée par une organisation appartenant à une tradition de gauche, celle-ci semble être passée objectivement du côté des forces obscures, puisque se déclarant impuissante devant elles (Hollande : « Je ne connais aucun mur capable de contenir le capitalisme »). La crédibilité de toute la gauche en a doublement pâti.

    Cependant, à mon sens, la récente élection présidentielle, si catastrophique a bien des égards, a vu émerger le potentiel d’un dépassement de cette paralysie.


    A SUIVRE...

  • Séminaire 2007 à Préfailles

    Chaque été, la rédaction de T.A. se réunit plusieurs jours dans un cadre idyllique pour débattre, préparer les prochains dossiers, voir des films, les analyser.
    Après les Cévennes et Wahagnies (Nord), c'est à Préfailles (Loire-atlantique) que les rédacteurs se sont retrouvés. L'exercice 2007 a si bien plu, qu'un prochain séminaire devrait se tenir cet hiver durant les vacances de Noël, ou de Février.

     



  • Réflexions burchiennes

    NOEL BURCH LIVRE SES REFLEXIONS SUR LES RECENTS EVENEMENTS POLITIQUES SURVENUS EN FRANCE


    [Ce texte, en raison de sa longueur, sera présenté en trois parties sur ce blog. Il circule actuellement librement sur Internet, l'auteur en ayant refusé la publication. Noël Burch est un chercheur et théoricien du cinéma, ancien communiste, ancien Vert, qui s'est récemment rallié à la candidature de Ségolène Royal - espérons pour Noël Burch que cette nouvelle orientation politique connaîtra une plus grande fortune que les deux précédentes. Si nous n'en partageons pas toutes les analyses, NOUS EN PARTAGEONS UN CERTAIN NOMBRE, et nous avons tenu à faire connaître ce texte, qui par sa tenue et l'intérêt des idées qui y sont défendues, mérite de contribuer au débat, et de ne pas rester confidentiel. Nous sommes donc heureux de contribuer à lui donner un peu d'audience].




    LES DEUX BOUTS DE LA CHAÎNE
    Femmes, féminisme et le renouveau de la gauche française.

    Noël Burch, Paris

    « Il faut tenir les deux bouts de la chaîne ». Combien de fois n’ai-je entendu cette phrase au sein du PCF il y a vingt-cinq ans ! Elle m’a profondément marqué, elle nous disait qu’il fallait apprendre à agir politiquement dans la pleine conscience des contradictions, lesquelles fondent toute vie en société. Ce précepte, le PCF l’a oublié aujourd’hui, ce qui contribue à expliquer une déshérence sans doute définitive…

    Mais quels sont donc de nos jours les « deux bouts de la chaîne » en politique… ?

    Ils se résument, je crois, à deux constats à la fois irréfutables et parfaitement irréconciliables :

    a) grâce surtout à l’implosion du camp socialiste, mais aussi à un long travail idéologique de captation des esprits, les classes capitalistes sont enfin en train de réaliser l’essence de leur système, à savoir l’accumulation aveugle et illimitée comme objectif en soi. Ce faisant, elles entraînent la planète et tous ses habitants vers des catastrophes difficilement imaginables (productivisme destructeur de l’environnement et dérégulateur du climat, écart toujours plus grand entre riches et pauvres).

    Alors qu’est-ce qu’on attend pour faire la révolution ? Devant une réalité aussi aveuglante, elle ne peut qu’être pour demain !

    b) Mais c’est qu’en face, ce mouvement fatal est puissamment étayé, en Europe tout particulièrement, par un rapport de forces écrasant en faveur du capital financier et de ses auxiliaires politiques de toute couleur : asservissement des médias, pensée unique des grandes écoles, dogmatisme chevillé au corps des technocrates de Bruxelles, il n’y a plus guère en Europe de lieu de pouvoir où ne règne sans partage les idées de la droite.

    Or, cette contradiction entre les souffrances odieuses des uns et le pouvoir implacable des autres est paralysante, c’est pourquoi aucun discours politique ne les met face à face : aujourd’hui, la pensée dialectique est comme oubliée. Dans notre pays, par exemple, il existe encore d’importantes forces politiques et syndicales ancrées dans une tradition de gauche. Le malheur veut que les unes, impuissantes, ne se revendiquent que des souffrances et ignorent superbement cette implacabilité trop déprimante, tandis que les autres, potentiellement plus puissantes, ne voient comme sujet de cette implacabilité que des forces historiques impersonnelles, abstraites, auxquelles elles feignent de trouver des vertus, tout en plaignant les victimes, bien sûr. Mais ni la gauche de la gauche ni les sociaux-démocrates ne se sont montrés capables jusqu’ici de reconnaître la centralité de cette contradiction entre l’insupportable et l’implacable, contradiction pour l’instant indépassable, ni a fortiori de bâtir une stratégie à partir de cette reconnaissance.

    « La gauche de la gauche », depuis José Bové et Alter Ecolo jusqu’aux principales sectes trotskistes en passant par le PCF, reconnaît, analyse, dénonce avec lucidité les conséquences actuelles et à venir de l’hégémonie d’une idéologie si cruelle pour la planète et pour le plus grand nombre de ses habitants. Ce qui est assurément en phase avec l’opinion des Français, aujourd’hui le peuple au monde qui a la plus mauvaise opinion du capitalisme, selon une récente étude de l’Université de Maryland (É.-U.). C’est une exception française dont il faut se féliciter, fruit à la fois des rudes régressions sociales en cours, et d’une très ancienne culture politique, républicaine et frondeuse. Tant sont évidents pour tous les dégâts sociaux et écologiques dus à cet emballement de la machine à accumuler, que « la gauche de la gauche » s’étonne (feint de s’étonner ?) de l’inaudibilité de ce message qu’elle assène depuis des lustres : à savoir que la seule volonté politique d’une gauche enfin volontaire arrivé au pouvoir en France suffirait pour remettre la bête dans sa cage, prendre l’argent où il est, renationaliser les grands services publics, etc. Son discours est encore et toujours d’essence économiste, axé à peu près exclusivement sur la question du modèle économique et social. Mais cela même pose problème.
    Car l’immense majorité de ceux qui souffrent et qui voudraient de tout cœur que ça change, voit bien que dans l’état actuel du rapport de forces entre capital et travail en France, en Europe et dans le monde, ce « débat » sur le modèle économique est gelé pour longtemps, et que si un jour on sera sûrement obligé de changer de modèle, celui-ci, dans nos élections actuelles et à venir, n’est pas en jeu. En d’autres termes, cet électorat-là, celui qui prend de plein fouet cette mue sinistre du capitalisme, sait que la chaîne a deux bouts.



    A SUIVRE ....