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  • Le spécialiste de la reprise en main et le spécialiste de la main

    La rencontre entre Thierry Henry et Nicolas Sarkozy résonne en parfaite cohérence avec les arguments développés dans le post d'hier. 

    Sarkozy ne peut rester inactif, cela conforterait l'idée que la méthode politique qui fonde son pouvoir médiatique et sa légitimité politique - et dont on a vu qu'elle avait trouvé une application avec Domenech dès 2004 - est définitivement synonyme d'implosion générale. 

    Henry, capitaine déchu, en devenant l'interlocuteur privilégié du chef de l'état cautionne la pratique sarkozienne qui consiste à squizzer les échelons qui tirent leur légitimité de leur représentativité démocratique (le sélectionneur, le président de la fédération).

    Les deux tentent de jouer la partition très langienne (Métropolis) de la conciliation fascistoïde du Peuple et du Chef.

    Etant entendu que comme dans le film de Lang, la révolte des joueurs n'aura été que le déferlement indispensable des eaux d'Alphée et Pénée dans les écuries d'Augias pour mieux tenter d'instaurer l'écurie d'Aulas (le président de l'Olympique lyonnais).

     

     

  • La lutte finale en Jabulani

    Après France 98, et l’équipe championne du monde puis d’Europe (été 2000) qui avait mis en avant au cœur des années Jospin la France multiculturelle, nous assistons depuis 2006 et le coup de boule de Zidane à la lente dégradation du jeu de l’équipe, mais aussi de son image. Que se passe-t-il ? Où est passée l’équipe Black-Blanc-Beur tant vantée, qui a évolué quelques années en parallèle de l’arc-en-ciel de la « gauche plurielle » ?

    Bien entendu, en coulisses se joue la guerre entre le football amateur et les clubs, entre la Fédération et la Ligue, entre les intérêts financiers liés à de délirants projets économico-politiques, et les principes de redistribution de la manne des droits en direction des petits clubs, du monde associatif, des amateurs – peu importe que les Anglais, les Italiens et les Espagnols soient dans des situations de surendettement catastrophiques, on veut leur emboîter le pas. C’est cela la toile de fond du conflit, que l’on n’expose pas en public.

     

    De la France multiculturelle triomphante, incarnée par son meneur de jeu Zidane, à la fois rassembleur (la publicité d’Orange pour la Coupe du Monde 2002 en Corée du sud et Japon

     

     

    et résurrecteur (la publicité pour Carrefour où on le voit en tenue penché vers de jeunes enfants agenouillés autour de lui en maillot du Brésil), on est passé à la représentation de la désagrégation nationale.

    On peut voir dans l’attitude constamment méprisante et arrogante du sélectionneur Domenech, dans sa manière de s’entêter dans ses erreurs, dans sa propension à affirmer son autorité par l’infantilisation des médias ou des joueurs (ne pas sélectionner Malouda pendant des mois parce qu’il a exprimé ses désaccords dans la presse ; virer Pirès de l’équipe de France parce qu’il a dragué Estelle Denis, etc.), on peut voir dans tout cela certaines similitudes avec notre président de la République, qui personnalise la fonction en confondant vie privée et vie publique, en jouant sur les ressorts de la dramatisation personnelle et familiale, dans une mise en scène de la politique compassionnelle qui est une véritable stratégie. Celle-ci vise à surfer sur l’événement, à détourner l’attention de l’aspect programmatique de l’action menée.

    Finalement, Raymond Domenech est dans la sphère sportive celui qui aura le mieux assimilé les principes sarkozystes d’utilisation des médias. De sa mère qui « veut parler à Anelka », ou de sa demande en mariage à Estelle Denis à l’issue de l’élimination de la France en Coupe d’Europe en 2008, le sélectionneur français aura assumé jusqu’au bout cette déviance de la responsabilité politique qui consiste à privatiser l’enjeu collectif. Au journaliste qui insiste et demande à Domenech des « explications » au nom des Français qui soutiennent l’équipe de France, le sélectionneur opposera son immense déception, son chagrin, et prendra un visage bouleversé d’autant plus fort qu’il doit bien être au moins à moitié sincère.

    Pour comprendre qu’il s’agit bien de cela, il faut se rappeler que lorsque Domenech a été nommé à la tête de l’équipe de France à la suite du fiasco de Jacques Santini à l’Euro 2004 (élimination face à la Grèce future championne d’Europe en quarts de finale) il a été présenté à la fois comme le digne successeur d’Aimé Jacquet, son mentor, et comme un sélectionneur charismatique, intelligent et cultivé. Dès le début, il n’hésite pas à mettre en scène des aspects soigneusement choisis de sa vie privée, comme à confier ses lectures intellos.

    Après l’épisode Lemerre, un taiseux, et l’épisode Santini, qui semblait effrayé face à la moindre caméra, Domenech fait figure de Tony Blair du foot, et les médias comme le public sont conquis. Dès sa prise de fonction - qui marque le retour au premier plan de la Fédération et de Aimé Jacquet (devenu Directeur Technique National) face au lobby des clubs professionnels qui avaient réussi à imposer Santini après l’échec de Lemerre au Mondial 2002 - Domenech énonce un discours volontariste de reprise en main de l’équipe de France, façon Sarkozy : faire table rase de l’organisation en place et des personnes en place car, dit-il, « l’équipe de France n’appartient à personne » - le président de tous les Français a dû puiser son inspiration là aussi.

    On ne reviendra pas sur le délitement de cette stratégie, qui a conduit au fiasco de ce mois de juin en Afrique du Sud.

    Comprenant mal la nature de l’attachement populaire à la figure de l’enfant du peuple qu’est Ribéry, les médias ont un temps exploité le scandale sexuel dans lequel celui-ci a trempé, avant de laisser tomber l’affaire lorsqu’ils ont vu que sa popularité n’était pas entamée d’un iota – incompréhension symbolique de la fracture entre les couches populaires de ce pays et les perceptions déformées de médias parisiens de plus en plus fermés dans leur recrutement ; la fermeture de nombreux bureaux régionaux de France 3 et M6 a bien entendu accentué ce phénomène ces dernières années.

    Les attaques de Finkielkraut et celles de Marine Le Pen à propos du multiculturalisme de l’équipe de France ne sont pas isolées. L’idéal d’une république colorée, populaire et représentative de la société française incarnée par les Bleus de Zidane en a dérangé plus d’un, et les sifflets au Stade de France pendant La Marseillaise et l’envahissement du terrain par les supporters algériens a contribué à raviver l’union républicaine face aux dangers de la désunion nationale incarnés par les « jeunes immigrés » irrespectueux du patrimoine commun.

    Du discours infantilisant à l’encontre des joueurs (les récits ne manquent pas au sujet des retards à l’entraînement , des sorties trop arrosées, des écarts sexuels et des bagarres dans les boîtes de nuit) on passe aisément au discours répressif d’ordre militaire. « Les déserteurs » a titré France-Soir au sujet de la grève de l’entraînement provoquée par les joueurs. « Pour l’honneur » a titré L’Equipe le lendemain le jour du match décisif contre l’Afrique du Sud. Cela rappelle le bon vieux temps où l'on défendait l'idée que l'armée était la seule voie d'intégration possible pour la "racaille" populaire, puisque de toute façon le langage de la force est le seul langage qu'ils comprennent ("faire l'armée ça lui ferait du bien", etc, ce qui n'est pas sans lien avec le discours sarkozyste sur la réhabilitation de l'apprentissage).

    Le clivage est particulièrement flagrant lorsqu'on entend un Domenech ou un Escalettes président de la Fédération, qui manient la langue avec aisance, aux côtés d'un Patrice Evra propulsé capitaine maladroit jusqu'au ridicule.

     

     

    Pour Vikash Dhorasoo, qui s’exprime sur son blog http://dhorasoo.blog.lemonde.fr/, l’équipe de France a donné l’image de « caillera » des banlieues, donnant donc du grain à moudre aux contempteurs du multiculturalisme. Voyez le résultat, ces Noirs (car Raymond Domenech a pris soin, curieusement, de virer de l’équipe tous les Maghrébins, pourtant parmi les plus brillants de la jeune génération comme Nasri, Benzema, Ben Arfa, et Rami) ne sont pas capables de représenter la France, pire, ils n’en ont rien à faire. Caïds indécents et flambeurs, ils sont avant tout préoccupés de leurs petits intérêts mesquins pendant que la nation attend d’eux qu’elle les incarne dignement face au reste du monde. En plus, ils sont mal élevés (« sale fils de pute »). Les mises en scène médiatiques ont d’ailleurs permis de façon assez insidieuse de distinguer au sein du groupe un sous-groupe de « non-suiveurs » composé uniquement de Blancs (Lloris, Toulalan, Gourcuff, Planus), c’est en tout cas ce qui apparaît sur certains cadrages des vidéos montrant l’équipe à la descente du car pour se rendre à l’aéroport. La rediffusion en boucle de ces courts extraits décontextualisés est évidemment ce qui finit par produire le sens. On se souviendra aussi des polémiques survenues durant l’Euro 2008 au sujet de Nasri qui « aurait manqué de respect » à Thierry Henry, ou la façon dont on peint régulièrement Ben Arfa comme une « tête brûlée » (alors que comme le soulignait opportunément Lizarazu, il l’est certainement moins que ne l’était Zidane, collectionneur de cartons rouges dans sa carrière).

    Pour beaucoup, l’équipe de France préfigure le risque que courrait le pays s’il faisait une plus grande place aux minorités visibles.

    Dhorasoo a l’intelligence de rappeler à ce titre que ce n’est pas seulement de la rébellion des « caillera » dont il s’agit, mais aussi de l’affirmation d’un collectif composé de jeunes issus de milieux populaires et embringués dans le giron de la formation sportive de haut niveau à l’orée de l’adolescence. Ce qui implique  éloignement d’avec le milieu familial dès 12 ans, et l’intégration dans un système surprotecteur. Que veut dire Dhorasso par là ? Que la grève des joueurs est l’expression maladroite de jeunes de milieux populaires contre un système tenu, en club ou au niveau fédéral, par les élites blanches et bourgeoises, cadres, sponsors et agents qui capitalisent sur leur dos : on leur confisque le pouvoir réel en échange de rémunérations mirobolantes, qui contribuent d’ailleurs à les couper de leurs bases populaires naturelles puisque ces rémunérations indécentes attirent sur eux la vindicte publique en cas de contrat non rempli ou de crise économique.

    Ainsi, que d’autres sélections commencent à la suite de l’équipe de France (comme l’Angleterre) à montrer des signes de tension, toujours articulés sur la question des circuits de prise de décision, de la légitimité des statuts et des rapports de pouvoir (qui décide de la stratégie en match ? etc.) est le signe intéressant qu’au sein même du foot business le spectacle d’une « lutte des classes » passionne le public.

    Comme Sarkozy, Domenech aura eu le mérite de révéler certains clivages, et d’entraîner une reconfiguration du pouvoir politique dans la foulée.

    On attend la suite avec impatience.

     

     

     

     

     

     

     

  • Quelle écriture pour l'Histoire du Cinéma? /7

    3- Conscientisation et complexité

    Jusqu’au XIXème siècle, la pensée occidentale conçoit des systèmes utopiques, ou des systèmes d’analyse globalisants. Pour Adorno (parmi lesquels Adorno et Horkheimer (2) la Seconde Guerre Mondiale, le nazisme et le génocide des Juifs constituent une rupture fondamentale dans l’identité occidentale. La prise de conscience que l’inconcevable est possible, et l’impératif catégorique que cela ne se reproduise plus jamais, posent la question de l’éthique de la responsabilité (pour l’intellectuel, le chercheur, le philosophe), de la défiance à l’égard des systèmes à prétention universelle.

    C’est dans les années 60 que le Postmodernisme (habillage élégant du Modernisme, comme le montre bien Fredric Jameson (3) théorise la fin des « méta-récits ». Le Postmodernisme prend racine dans les théories de l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse, Benjamin sont des références obligées). Il est impossible dans le cadre restreint de ce travail d’approfondir le sujet, cependant l’influence du Postmodernisme dans la pensée occidentale est si déterminante qu’il faut l’évoquer, en regard du texte qu’il nous est demandé de commenter. Lorsque Brunetta parle « d’instabilité des jugements », de « dispersion » et d’ « interdépendance », de « centralisation » et de « polycentrisme », de « rapidité d’irradiation », il reprend les postulats dont la théorie postmoderne se sert pour énoncer la fin de toute universalité entendue au sens classique du terme –on frôle sans cesse le relativisme.

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    On peut aisément faire le constat, avec la certitude de ne pas se tromper, de « l’instabilité des jugements » (le jugement « critique » du spectateur de film placé sur le même plan que celui du critique spécialisé), du « polycentrisme » (l’ « ambiguïté constitutive du cinéma hollywoodien » pour reprendre le mot de Noël Burch (4) ), de la « rapidité d’irradiation » (grâce à Internet un film est vu avant même sa sortie, les grosses productions sortent en « sortie mondiale », le phénomène médiatique de starisation d’un individu touche en même temps le monde entier grâce à la télévision satellitaire). Cependant, il s’agit essentiellement du renoncement à élaborer des constructions théoriques globalisantes, par crainte de l’erreur. L’enjeu est considérable : la rupture absolue théorisée par Adorno induit deux conséquences : la conscientisation du penseur (de l’historien par exemple), et la prise en compte de la complexité comme axe médian de toute démarche analytique. Pour revenir à la question de l’Histoire, on ne peut que suivre Marc Bloch lorsque celui-ci souhaite en faire une science globalisante, et lorsque pour souligner ce souci il a ce mot d’une grande évidence : « la complexité de la vie engendre la complexité de la science historique » (5).

     

    NOTES :

    (2) Theodor ADORNO et Max HORKHEIMER, La dialectique de la Raison, Paris, Gallimard, coll. Tel, 2000

    (3) Fredric JAMESON, Postmodernism, or, The Cultural Logic of Late Capitalism. Durham, Duke University Press, 1991

    (4) Noël BURCH, Tausend Augen n°23, « Une poétique de l’inavouable : femmes violentes dans le cinéma américain des années 90 », pp. 27-35, août-octobre 2001

    (5) Marc BLOCH, Apologie pour l’Histoire, Paris, Armand Colin, 1999



  • Futur intérieur

     

     

    « Puis un intrus vint bouleverser le jeu en créant un rêve dans le rêve. Passé, présent, avenir s'emboîtaient comme les pièces d'une poupée russe. Et le monde éclata. » (1)

     

    priest futur interieur.jpgUn coup d'œil sur la situation française actuelle pourrait donner l'impression que les combats engagés il y a des années en France en faveur des « cultural studies » et des « gender studies » commencent à porter leurs fruits.

    Un colloque à Paris au Centre Pompidou en 2009, Les Inrockuptibles qui titrent sur la culture de masse à l'occasion de la sortie du livre controversé de Frédéric Martel quelques années après leur retentissant « appel pour l'Intelligence », Libération qui s'extasie devant l'introduction d'une chaire gender à Sciences-Po, une activité éditoriale sans précédent qui a vu de nombreux titres essentiels indisponibles en Français être enfin traduits (Stuart Hall, Judith Butler,...), des enseignant-es bridé-es dans leur carrière qui trouvent enfin des postes à leur mesure, une diffusion à travers le vocable journalistique - et partant dans l'infosphère - de certaines notions autrefois bannies (rapports sociaux de sexe, question de genre, identités culturelles, postcolonialisme, légitimation de la culture de masse,...),... On pourrait ajouter le sentiment que le corps politique prend en compte (un peu) cette influence diffuse (discrimination positive, le care, la parité,...), et que ceux et celles qui s'opposent à ces évolutions, à gauche comme à droite, sont irrémédiablement renvoyés dans le camp des forces de la réaction (Finkielkraut, Elizabeth Badinter,...).

    De tout cela, Tausend Augen, qui fête en 2010 ses 15 années d'existence, devrait se réjouir. La revue a vu le jour dans un contexte autrement moins favorable pour les « cultural » et « gender studies ». Pourtant, les institutions qui semblent s'entrouvrir aux idées que nous défendons, nous avons l'habitude de les contester en tant que telles. Non seulement cela ; mais toute idée porte aussi en elle le risque de se constituer en doxa. Garder une exigence critique est indispensable. Entre la tentation tactique de renoncer provisoirement (donc définitivement) à l'élaboration d'une alternative crédible au système dominant, et le repli réactionnaire sur des prétendues valeurs universelles qui seraient menacées, la porte est étroite.

    Depuis Sur la Télévision, petit ouvrage simpliste de prêt-à-penser d'un grand sociologue et philosophe d'ordinaire plus inspiré, la mode est à la critique des médias, l'expression désignant la multitude des mauvais objets produits par la culture de masse. En France, la Culture relève d'une politique d'Etat largement partagée par le secteur associatif, par les artistes, par le corps éducatif, qui la relaient sur le terrain social - pour ses grandes lignes et en dépit des positions distinctives. La dénonciation des productions de la culture de masse sert ainsi surtout à souder la communauté nationale des dominants face à l'affirmation de plus en plus forte des minorités, des différences, de l'alliance de la culture populaire et de la culture de masse.

    L'accusation de relativisme est toute prête, elle est pratique, elle permet de disqualifier les propositions dérangeantes en invoquant à la rescousse les cadres rassurants dans lesquels nous avons grandis, et pour lesquels nous entretenons parfois une forme de nostalgie - douteux sentiment, en matière de politique.

    Ainsi, Noam Chomsky, brillant intellectuel et totem de la gauche radicale affirme-t-il dans un ouvrage récemment traduit : « C'est peut-être encore une incapacité personnelle, mais, lorsque je lis un article scientifique, je ne sais pas dire si son auteur est un mâle et s'il est blanc. » (2) C'est sans doute le mâle blanc qui parle. Mais, il est vrai qu'il s'agit aussi pour les intellectuels de se positionner au sein du vaste marché du débat politique - où la concurrence est rude. Car s'il est un domaine profondément lié depuis toujours à la question de l'inscription culturelle, de genre, et de la domination politique et économique c'est bien celui de la rationalité scientifique lorsqu'elle est associée à l'idée d'objectivité du réel. Dans le même temps, tout ne se vaut pas non plus...

    Les positions nuancées et complexes sont disqualifiées car considérées comme illisibles dans l'infosphère mondialisée, et suspectées de complaisance à l'égard des objets qu'elles étudient.

     

    C'est pourtant cette porte que nous avons choisi d'emprunter, si étroite soit-elle.

     

    Après la Nouvelle Amérique et les films de super-héros (n°31), après l'identité de gauche (n°32), Tausend Augen questionne donc dans ce n°33 le travail des normes identitaires dans le contexte de la culture de masse, et des valeurs universalistes occidentales.

    Il sera question au fil de ces pages de la question postcoloniale et de la mise en évidence des caractères de l'hégémonie culturelle blanche, mais aussi des usages des productions de la culture de masse, et de la revitalisation des discours dominants face aux affirmations minoritaires.  Les représentations de la culture des marges sont questionnées ainsi que les modalités figurées et discursives de l'expression de l'anormalité.

    C'est ainsi que dans cet ensemble, nous avons tenté de cerner un certain nombre des enjeux qui déterminent aujourd'hui la redéfinition du Sujet au sein du régime de vérité qui est le nôtre.

     

     

    NOTES

     

    (1)Christopher PRIEST, Futur intérieur, Calmann-Lévy, Paris, 1977

     

    (2) Noam CHOMSKY, « Science et rationalité », dans Raison et Liberté, Agone, Marseille, 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Les deux bouts de la chaîne /7

     

    Bon nombre de ceux et celles qui se sont moqués ouvertement de cette 
idée qu'une « bonne femme » aurait des qualités particulières en 
Super Nanny.jpgpolitique, arguaient souvent aussi, plus ou moins implicitement, que la 
politique étant le domaine masculin par excellence, et la présidence 
étant le sommet du monde politique, une femme n'était pas faite pour le 
rôle. Les principales accusations lancées contre elle déguisaient à 
peine cette misogynie. C'est bien la première fois dans l'histoire de la 
Cinquième république que l'accusation d'incompétence est lancée contre 
un candidat à la présidentielle. A ce niveau-là, la compétence d'un 
homme politique /va sans dire/. Et pourtant, un certain Chirac est 
compétent en quoi, sauf à gagner les élections ?

    Et quant au fameux « 
autoritarisme » de Mme Royal...La belle affaire ! Quel homme politique 
n'est pas autoritaire ? Et qui songerait à reprocher à des femmes 
politiques masculinisées (Aubry, Aillot-Marie) leur autoritarisme ? Ah, 
mais chez une belle femme, donc « faite pour l'amour », cela choque... Une 
lecture attentive de la presse montre à quel point la féminité de Royal 
était source de doutes et de ressentiments. Mais ce que ce déluge 
misogyne voulait masquer était que Ségolène Royal n'est pas seulement 
une femme séduisante mère de famille, elle est une femme de gauche avec 
une longue expérience de terrain, et elle est une féministe revendiquée, 
ce qui n'est pas si courant en France, c'est le moins qu'on puisse dire.

Notons en passant que le fait pour cette féministe de se soucier avant 
tout des souffrances des femmes pauvres, privilégiant, par exemple, les 
violences conjugales et les problèmes de garde, lui a valu 
l'inqualifiable hostilité d'intellos féministes chics, lesquelles, par 
aveuglement de classe, voudraient voir les femmes de toute condition 
sociale logées à la même enseigne sous l'oppression patriarcale : pour 
une féministe « conséquente », les différences de classe non-pertinentes.

     

     

  • Quelle écriture pour l'Histoire du Cinéma? /6

     

    JUge est une femme.jpg2- Le statut de la discipline

     

    L'écriture de l'histoire du cinéma se heurte également à la question du champ disciplinaire. Les études cinématographiques ne constituent pas une discipline en soi, du moins en France (les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne ne connaissent pas cette faiblesse disciplinaire des études cinématographiques) : on a parlé de filmologie, mais la notion à la fois trop précise et imprécise a fini par devenir infondée. L'élargissement des champs de recherche évoqué par Brunetta comme la multiplication des outils méthodologiques contribuent à noyer « l'étude du cinéma » dans la masse des autres disciplines dont se sert le chercheur qui a fait du cinéma son objet d'étude.

    Tel sera spécialisé en « économie du cinéma », tel autre en « esthétique », tel autre encore s'intéressera de près à l'histoire du cinéma dans une perspective « technique » ou « historique » (le son ; le cinéma soviétique). Mais de tout cela n'émerge pas une discipline à part entière. L'absence de méthode disciplinaire, voilà sans doute le plus grand défi à relever pour la recherche en matière de cinéma, en France. Pour l'historien, s'il veut faire œuvre dans son temps, il lui faut adopter une méthodologie basée sur la transdisciplinarité ; à proprement parler, c'est sans doute là que peut résider la spécificité de l'approche disciplinaire du cinéma. Le film en tant qu'objet, et le cinéma en général (qui répond notamment à deux critères énoncés par Brunetta : la concentration, et la dispersion) appelle cette transdisciplinarité. Foucault, en Philosophie, en a montré la voie. Des ouvrages fondamentaux en leur temps révèlent aujourd'hui leurs limites, précisément parce qu'ils s'inscrivent dans un champ disciplinaire unique, et que cela ne répond plus à l'exigence de complexité (voir supra : la notion de complexité est essentielle à toute démarche analytique). Dire comme le fait Brunetta que « le cinéma n'est plus un objet fixe ou élémentaire » pose le problème : l'a-t-il jamais été ? Dès son origine, le cinéma a connu des modalités très différentes de production et de diffusion. Dans des salles de théâtres reconverties en « cinémas », dans des baraques foraines, sur des places de village ; les films étaient souvent remontés par l'opérateur lui-même, et pouvaient exister dans des « versions » très différentes. Il y avait dès les origines un cinéma d'art, d'avant-garde (soviétique, futuriste, surréaliste), un cinéma de divertissement, un cinéma expérimental et un cinéma narratif héritier du roman bourgeois du XIXème siècle... Ces différenciations sont comparables aux modes d'existence actuels du cinéma : un film à la télévision, ce n'est d'évidence pas de la télévision, mais du cinéma (si l'on projetait dans une salle de cinéma un épisode du « Juge est une femme », on ne parlerait pas pour autant de film à propos de cette émission de TF1). Les modes d'accès au film, et donc au cinéma, ont augmenté ; l'historien doit donc se confronter à la multiplicité des canaux de diffusion, et prendre en considération la multiplicité des publics, pour saisir le phénomène, qu'il s'intéresse à un film en particulier, ou au mouvement du cinéma en général.