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  • Le Havre de Kaurismäki : Amélie Poulain façon Front Populaire

    Aki Kaurismäki, cinéaste finlandais à l'audience modeste confinée au public des salles d'Art et d'Essai et des festivals "de qualité", occupe une place à part. Loin de la misanthropie d'un Lars Von Trier ou des pénibles séances d'auto-analyse d'un Woody Allen misogyne, Kaurismäki  - et son regard désabusé mais subtilement drôle sur un monde qui n'en finit plus de finir - est éminemment sympathique. Bon vivant et proche des personnages qu'il dépeint dans ses films, il représente une façon de faire des films que les défenseurs de la Culture présentent volontiers comme de moins en moins possible (les gentils auteurs menacés contre la méchante industrie). Kaurismäki n'échappe pourtant pas, pas plus que quiconque, à la logique commerciale qui veut que l'on élabore un film aussi pour son marché-cible, et pas seulement pour se faire plaisir. Un film ça coûte cher, et l'objectif est - au moins - de ne pas perdre d'argent. Car, après tout, le cinéaste fait cela aussi pour gagner sa vie. Le Havre s'inscrit ainsi dans le registre des projets opportunistes, qui voit des auteurs consacrés en fin de parcours s'appuyer sur les financements des collectivités territoriales et les facilités du système français pour continuer à faire leur métier, c'est-à-dire tourner des films. A son échelle, ce film est un important succès, rééditant la performance de L'Homme sans passé (2002) avec près de 500 000 spectateurs et spectatrices à ce jour. L'incapacité chronique de la critique cultivée à prendre en compte la part de stratégie économique dans les démarches artistiques des films d'auteurs n'est plus à démontrer. l'intérêt d'une pareille posture est évident : elle permet d'entretenir la fiction moderniste de l'autonomie de l'art, et romantise la figure de l'auteur en parangon de la lutte contre "le système". Le fantasme du bastion culturel autonome isolé du courant du monde a la vie dure en ces temps de crise identitaire des gauches. D'où l'unanimisme d'une certaine critique autour du Havre. 


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    Ajouté à l'esthétique "économe" que cultive le cinéaste finlandais depuis ses débuts, le choix de la grande ville ouvrière du Havre éveille chez certains les échos nostalgiques du temps glorieux des luttes passées. Le "petit peuple" improbable du film n'existe évidemment pas dans la réalité, cette image d'une communauté blanche réglée par les rituels solidaires du quotidien faisant plutôt appel à l'imaginaire d'une France de l'entre-deux guerres qu'à celle du 21è siècle. A l'instar du Fabuleux destin d'Amélie Poulain de Jeunet, mais avec une finalité politique en apparence antagoniste, le film de Kaurismäki invente une France qui n'existe pas (ou plus). La hantise des partis de gauche est la peur de l'abstention. Ils savent qu'ils ont perdu de longue date l'électorat populaire au profit d'un barbecue entre ami-es ou de Marine Le Pen. Le populisme mélenchonien d'un vrai mâle avec des couilles ne vise qu'à attirer le prolétaire parti batifoler sur d'autres terres. Dès lors, On reste baba de saisissement devant cette image venue d'un autre âge de cireurs faisant l'arrivée du train de Paris à la sortie de la gare du Havre (que celui ou celle qui aurait croisé des cireurs ambulants au Havre ou ailleurs en France publie ici-même un commentaire). Un indice nous informe que nous sommes bien en 2011 : l'un des cireurs est asiatique.

    D'ailleurs, l'actualité des migrants s'invite dans le film, puisqu'à ville portuaire il faut bien ses déshérités de passage. Dans un container, la police découvre une famille venue d'Afrique, l'ancien à la vénérable barbe blanche encourageant à l'ouverture de la prison de métal son petit-fils à prendre la poudre d'escampette. C'est ainsi que sous les auspices bienveillantes d'un commissaire aux allures gestapistes, mais en réalité opposé aux pratiques répressives de sa hiérarchie, se déroule le fil principal de l'histoire. Marcel Marx, personnage servi par l'excellent acteur André Wilms, est un homme faible, inutile, qui fait tellement le désespoir de sa femme Arletty (la non moins excellente Kati Outinen) qu'elle en tombe malade, malade de cette vie terne et morne qui la voit fumer en cachette pendant que son mari est au lit, préparer sans passion un morne repas, repasser les mêmes habits élimés. Mais le quotidien d'Arletty (autre tribut grossier à l'imaginaire de l'entre-deux guerres) n'est pas le sujet du film.

    Le sujet du film, c'est comment un homme brillant mais déchu va pouvoir reconquérir à ses yeux et à ceux de ses proches, dont sa femme au premier chef, un peu de fierté. Comment il va redevenir un homme. La réponse réside vous l'aurez compris dans le combat généreux pour les droits des sans-papiers. Mué en chevalier costumé, allant jusqu'à prétendre qu'il est avocat pour parvenir à ses fins, Marcel Marx (si avec un tel patronyme les profs de gauche et les journalistes alter n'ont pas déjà fondus, c'est à n'y plus rien comprendre) dilapide donc les économies accumulées patiemment par sa femme pour mener à bien son combat : sauver des griffes de la police Idrissa (Blondin Miguel), un jeune réfugié qu'il aidera à passer en Grande-Bretagne. Jusqu'ici désoeuvré, Marcel Marx semble trouver avec cette cause une seconde jeunesse, une nouvelle raison de vivre qui va le reconstituer en mâle triomphant : bien sûr, le succès est modeste - mais réel. La modestie même de son acte contribue à le rendre sympathique. Personne ne s'offusquera qu'il préfère abandonner sa femme mourante à l'hôpital pour courir la campagne à la recherche de la famille d'Idrissa, découvrant à cette occasion la réalité euphémisée d'un camp de clandestins avec lesquels il partage une soupe dans une atmosphère bon enfant (on croit rêver).

    Le Havre 2.jpgAu contraire, il sort grandi d'avoir fait ce choix, puisque non seulement son opération sauvetage (dans le plus pur style un sac de riz pour l'éthiopie) est couronnée de succès, mais de surcroît sa femme survit contre toute attente à sa maladie.

    Ce "miracle" apparaît donc comme la récompense ultime d'un homme - blanc, cultivé, et tranquillement machiste - qui aura su se montrer sensible à la détresse d'un pauvre petit noir : l'Afrique c'est bien connu ne sachant pas se débrouiller par elle-même. Aucun critique engagé ne se sera non plus indigné de cette acrobatie désormais courante qui substitue la conscience humanitaire à la conscience politique (et allons-y du concert caritatif, sorte de "We are the World" du pauvre, avec le sémillant Little Bob en guest star). Bien sûr, entre-temps, le film aura su nous apitoyer sur le sort de ces "malheureux", en accumulant les clichés lamentables, comme ce plan qui cadre un Marcel Marx avec sa bibliothèque face à un Idrissa silencieux et attentif, bon élève. Il aura excité l'intello de gauche avec cette image retrouvée et réanimée du "petit peuple authentique" dont l'unité se reconstitue à l'occasion du combat de Marcel Marx pour le petit Idrissa (tout le monde l'aide dans son entreprise). 

    On passera aussi sur cette étrange utopie qui consiste à souder la communauté blanche autour d'une entreprise d'expulsion vers l'Angleterre du seul élément étranger susceptible de questionner sa totalité excluante, puisque personne ne semble avoir été choqué par cela Le seul autre vrai personnage non-blanc du film est Chang, l'ami cireur de Marcel Marx, mais il s'agit d'un second rôle sans épaisseur, qui accepte d'ailleurs de lui-même (on ne pourrait rêver mieux!) de renoncer à son identité. En effet, il explique qu'il ne s'appelle pas Chang! dans une esquisse inaboutie de l'oppression universalisante française qui impose de gommer son identité particulière pour avoir le droit de rejoindre la communauté républicaine. A partir de là, le fait que Chang soit asiatique n'a plus aucune espèce d'importance, il est parmi les autres, aussi anodin que sa boîte à cirage.Le Havre 3.jpg

    On gardera donc un film très bien tenu et mené, des acteurs réjouissants, et une écriture sensible et juste. Mais ce sera pour reconnaître le talent de Kaurismäki, tout en faisant comme nos collègues bien-pensants et si persuadés d'avoir raison.

    Ils oublient juste une chose : le racisme de gauche, ça existe aussi, et ça reste du racisme, même quand c'est sympa et bien foutu.